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samedi 10 avril 2010
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jeudi 8 avril 2010
De sources et de journalisme...
Souvent les jeunes étudiants-chercheurs, me demandent d’expliquer la différence entre « sources » et bibliographie. Je leur explique que ce n’est pas, contrairement à ce qu’ils croient spontanément, une différence entre « documents manuscrits » et « documents imprimés », ou entre document anciens et documents récents. La différence est à placer dans la manière de traiter de l’information. La bibliographie analyse ; la source est à analyser. La frontière est infime parfois, et, comme Lucien Febvre n’a cessé de le faire observer, cela fait partie du travail de l’historien de faire le partage entre l'un et l'autre et de constituer ses sources.
A preuve cet article très intéressant, trouvé lors d’une recherche autour du terme « technicité ». Son titre : Technicité intellectuelle et professionnalisme des journalistes. Ses auteurs : Gérard Cornu, et Denis Ruellan. Il est paru en 1993, il y a presque dix ans donc, dans la revue Réseaux.
Alors source ou bibliographie ? Bibliographie, si l’on travaille, de fait, par exemple, sur la technicité. Mais source, si on se place d’un point de vue d’histoire du journalisme… et que l’on cherche à comprendre l’extraordinaire dépréciation d’une profession qui fut, historiquement, l’un des piliers de la construction démocratique.
Voici en effet ce qu’on y apprend :
La rationalisation des pratiques journalistiques a pris son essor dans les années 30. Le mouvement de rationalisation, parti du point aval de la chaîne c'est-à-dire de la diffusion de l’information auprès du public a été le premier moteur d'une réorganisation rationnelle de la production d’information. « Au-delà de l'intuition d'un Hearst ou Pulitzer, se sont développées dans le courant du XXe siècle, les outils de la psychologie sociale et du marketing, qui ont achevé de consolider, mais peut-être aussi de dévoyer, cette fonction de communication devenue la pièce centrale du processus de rationalisation. » Les techniques d'écriture mise au point dans les années 50 ont été largement enseignées dans les écoles de journalisme : étude sur les mécanismes de la lecture et de la mémoire, détermination de la lisibilité des textes, élaboration de règles de règles d'écriture. « Au rapport chronologique entre l'écriture et la lecture s'est substituée un rapport contrôlé ou la finalité de la lecture déterminée donnait les moyens d'une écriture efficace. » Dans le même temps, la chaîne opératoire de la mise à disposition de l’information s’étoffait et se compliquait. Le journaliste, homme de presse, puis de radio, de cinéma, de télévision enfin, devenait un utilisateur de technologie, collaborant avec les technicien de l’imprimerie, du son, de l’image, en régie…, pour mener à bien ce qu’il considérait sa spécificité, la production d’« un sens premier et précaire sur le réel en train de se faire ». Un sens qu’il ne s’agissait plus simplement de donner, mais de donner de manière à être à coup sûr compris, entendu. Telle fut la première forme de technicisation intellectuelle de ce métier, que renforça l’évolution technologique. On eut donc, alors, d’un côté le journaliste envisagé comme un donneur de sens, de l’autre, les techniciens envisagés comme les médiateurs de cette mise à disposition de ce sens.
Le « procédé angulaire » fut l’étape suivante. Ebauchée dans les années trente aux états-Unis (c’est encore la « Story »), elle apparut dans dans les manuels de journalisme dans les années 70 en France. L'angle suppose de choisir un éclairage, un fil conducteur. Par exemple, on décompose le traitement d'un sujet complexe en plusieurs papiers articulés chacun à partir d'un angle différent. Et cela rejaillit sur la composition dans la mesure où il est plus simple d'écrire des textes dont l'effet est prédéfini. En d’autres termes, le processus de rationalisation, de « technicisation de l’écriture » (on aurait dit au XVIe siècle de « réduction en art ») bascula de l'amont vers l'aval. Après avoir essayé de rationaliser la manière de rendre publique la parole, on chercha à rationaliser la manière de se saisir du sens. Fait intéressant, la pratique angulaire anticipe sur la cohérence, elle l’impose en quelque sorte, en partant du postulat que sans cohérence initiale, il ne peut y avoir de lisibilité.
Le point de vue « angulaire » n’est pas sans poser problème, en particulier pour les enquêtes de terrain, lorsque l'angle se trouve déterminé par la rédaction, avant l’enquête. Outre que cela ne manque pas d’orienter les observations, cela pose un dilemme au journaliste, lorsque, sur le terrain, il découvre des données opposées à l'angle adopté. Les arguments majeurs devinrent la pertinence et l’honnêteté : à défaut d'être objectif au moins soyons honnêtes. », ce qui traduisait une modification des valeurs au sein d’une profession qui refusait de se considérer comme un vulgaire complément de la chaîne matérielle d'information, et privilégia en réaction la possibilité d'effectuer un choix personnel subjectif entre plusieurs formes de traitement du même réalité. Le nouveau système de valeurs privilégia l’expérience en lieu et place de l'objectivité. Les critères mis en avant pour faire accepter la méthode nous sont biens connus, puisqu’ils fondent le journalisme actuel : accessibilité ; adaptation aux intérêts ou connaissances du public visé ; pertinence et originalité. Il en est résulté un journalisme « soucieux de spécificité plutôt que de représentativité. » Un journalisme de la paraphrase, aussi...
Le piège ne tarda pas à se refermer. Dans les années 80, le nombre de journalistes augmenta et celui des techniciens se réduisit, du fait de l’évolution technologique : le journalisme absorba la fonction technique par le biais du traitement de texte et de la miniaturisation ; puis, fort de sa maîtrise technique de l’information, amont et aval, il colonisa les territoires neufs de la communication. Les journalistes se mirent à « faire des ménages », c’est-à-dire à animer de faux colloques, à rédiger des rapports d’entreprise, à faire du publi-reportage du journalisme institutionnel etc. Avec, à la clé, une inversion de la relation information / marketing. Dans les années 30, le marketing se nourrissait des recherches faites par les journalistes pour « faciliter » la réception. Cinquante ans plus tard, les journalistes se transformaient en professionnels du marketing intellectuel et de la communication. Dans le même temps, le journalisme d’opinion poursuivait certes son activité, mais en se retranchant de plus en plus derrière le point de vue d’ « experts » et d'hommes de science.
Voilà donc, évolution technologique aidant, comment une profession a perdu sa spécificité. C’est ce qu’apprend l’article, à l’aune de l’évolution actuelle, bien qu'il ne l'explique pas. Je m’explique. Pour être journaliste auparavant, il fallait savoir conjuguer une capacité d’ordonnancement de la pensée, à partir de faits bruts, et une capacité à maîtriser une chaîne opératoire technique, celle de la presse, de la radio, de la télévision, etc. ; il fallait savoir dialoguer avec les faits et avec les techniciens et combiner son expression avec les contraintes imposées par ces chaînes opératoires. L’outil informatique a modifié cette réalité en mettant à la portée de tous, la capacité à s'exprimer publiquement. Entre la donnée brute et le public la chaîne opératoire n'a plus de raison d'être. Fin du monopole. L’article montre, malgré lui, comment le journaliste a contribué à l’évolution : en privilégiant la spécificité, l’originalité, la pertinence et l’honnêteté sur l’objectivité, il s’est dépouillé du critère essentiel de différenciation professionnelle, et donné à un public parfaitement au fait de la rhétorique, les outils intellectuels pour user de la révolution informatique… Car, comme chacun sait, la spécificité, l’originalité, la pertinence et l’honnêteté, le « bon sens » disait Descartes, sont les choses du monde les mieux partagées…
Quant aux techniques de communication, elles ne spécifient plus la profession. Ainsi, des deux manières d'envisager le journaliste : comme un informateur utilisant des moyens techniques ; comme un technicien valorisant des moyens techniques en leur injectant du sens - la première s’est totalement banalisée ; la seconde s’est développée : la presse gratuite, qu’est-ce si ce n’est un média de marketing auquel on donne un surplus de sens ?
Il reste l’objectivité… dont on sait qu’elle est totalement antinomique d’avec le marketing. Et donc, sans valeur marchande…
Les sources sont parfois cruelles…
(Cornu et Ruellan. Technicité intellectuelle et professionnalisme des journalistes. Réseaux (1993) vol. 11 (62) pp. 145-157)
blogs connexes :
Internet & Opinions
Radiopub, le blog de Michel Colin
Window on the media
Philosophie des mathématiques
Sources :
arcweb.archives.gov (USA)
www.persee.fr
lundi 6 avril 2009
Industrial Heritage in Mexico City
Chapitre 1. La Plaza Loreto à Mexico City
jeudi 1 janvier 2009
Le Patrimoine, antidote de la disparition ?
La disparition nous environne.
Elle est partout : disparition propre à la nature humaine que ce soit après vieillesse, maladie, accident ou par fait de guerre déclarée ou larvée, ou encore cette sorte de disparition impensable et néanmoins multipliée, qui prend forme d'éradication, de génocide et blesse en leurs tréfonds des pans entiers de civilisation, de culture, de peuples et de nations; disparition provoquée par une brutalité de la nature, tremblement de terre, tsunami, irruption volcanique; celle, à l'endroit de la nature, venue de l'activité de l'homme avec le vivant qui s'amenuise, les espèces végétales, animales des plus étranges aux plus communes. Celle enfin, fruit de l'activité humaine qui met fin à l'activité humaine : disparition depuis trois décennies de pans entiers du tissu productif en Europe, agriculture et industrie avec, en France, un tissu productif qui, à force de s'élimer, présente une transparence proche de la rupture...
Qu'en est-il, alors, en ce monde où les méta-récits collectifs semblent ne plus devoir fonctionner ? L'écart s'est progressivement accru entre une conscience de plus en plus aiguë de la disparition et l'évanescence des outils habituels, des modalités ancestrales de sa gestion. La disparition par un singulier retournement, a fini par porter sur les moyens qu'avait construit l'humain pour l'affronter. En regard, toutefois, des formes conscientes d'historicité ont émergé. Historicité... Le concept, vulgarisé par François Hartog dans son ouvrage Régimes d'Historicité. présentisme et expériences du temps, a été élaboré entre XIXe et XXe siècle par de grands philosophes : W. Dilthey, M. Heidegger, H. G. Gadamer et P. Ricoeur. L'historicité c'est d'abord le caractère de ce qui est historique, par rapport à ce qui ne l'est pas (Jean Grondin, professeur à l'Université du Québec à Montréal, en propose une définition claire et bien utile dans le Dictionnaire des sciences humaines). Le terme dans ce cas renvoie à la positivité du fait en tant que certitude de la survenue de l'événement. Comment, toutefois juger de ce qui est historique par rapport à ce qui ne l'est pas ? Difficile problème, dont Lucien Febvre traite abondamment lorsqu'il explique que l'"historien fabrique ses sources", et que "les archives ne sont pas des greniers à faits" (Combats pour l'Histoire). Chacun intuitivement, distingue ce qui est historique et de ce qui ne l'est pas. Mais il est moins aisé de comprendre que cette distinction évolue, qu'elle se modifie en fonction d'une multiplicité de facteurs, au rang desquels le vécu, l'expérience, individuelle et sociale. La compréhension, individuelle ou collective, que l'être se fait du monde évolue, et l'amène en retour, individuellement ou collectivement, à revisiter le passé, à le ré-interpréter. Cette aptitude à à la ré-interprétation des faits, en fonction ou sous le coup d'expériences nouvelles, différentes, conduit directement au deuxième sens du terme : historicité. L'être humain, en tant qu'être pensant, en temps qu'être interprétant, en tant qu'être symbolisant, est historique par essence. L'homme évolue dans et par une triple temporalité : celle de son existence, individuelle, celle du contexte dans lequel il évolue, celle des représentations qui l'animent, auxquelles ils se heurtent. Il est revenu à Hans-Georg Gadamer (1900-2002) d'explorer et de définir cette historicité, dans son ouvrage Vérité et méthode, paru en 1960. A l'instar de ce qu'expliquait déjà Lucien Febvre, Gadamer y rappelle la nécessité qu'il y a pour l'historien d'employer une méthode qui l'aide à tenir en échec ses préjugés historiques. Parce que "toute compréhension se trouve aiguillée par des anticipations de sens (ou des préjugés)." Parce que "toujours fusionnent les horizons de l'interprète et de la chose à comprendre." En clair, l'historien se doit sans cesse de démêler entre sa propre historicité - ce contexte individuel, familial, sociétal duquel il reçoit ses outils de pensée et à partir duquel il en forge d'autres, et l'historicité de son objet : ces outils de pensée qui s'offrent ou s'offraient au sujet qu'il étudie, dans le temps et le lieu que ce sujet habitait. Car la traversée du temps et sa compréhension ne sont pas les mêmes selon les endroits, selon les sociétés.
Quoiqu'il en soit, régime ou topique, un point fait consensus : les modalités de l'historicité dans notre société, se sont récemment modifiées. Tout au long du XIXe siècle et jusqu'après la seconde guerre mondiale, la science historique a été l'outil majeur d'inscription des sociétés européennes dans leurs temporalités. On parlait du sens de l'histoire et on y croyait. Ce moment est passé. Une topique nouvelle est apparue dans les années 1980, qui s'est généralisée irrésistiblement. La temporalité du monde s'appréhende désormais au moyen du tryptique histoire/mémoire/patrimoine, quoique ce soit le plus souvent dans une semi-conscience. Le patrimoine industriel, l'un des premiers objets déclarés de l'approche patrimoniale, s'est trouvé pris d'emblée, en dynamique et en tension, dans ce triptyque, dans cette topique. Voilà pourquoi, conformément à l'enseignement de L. Febvre et à celui des philosophes, on ne peut comprendre ce qui entre en jeu dans le patrimoine industriel sans avoir au préalable défini chacune des instances qui en constitue le fondement, sans les avoir situé les unes par rapport aux autres.Joël Candau, dans Mémoire et identité, distingue trois types de mémoire : la mémoire des gestes, la mémoire proprement dite, et la "méta-mémoire", qui est la représentation que chacun se fait de sa mémoire, à partir de laquelle se développe la mémoire collective. Puis, il différencie entre "société à mémoire forte" et "société à mémoire faible" au rang desquelles il place nos sociétés "post-modernes". L'absence de méta-récits identitaires et structurants - nous n'avons pour seul Odyssée à nous réciter que l'Ulysse 31 de nos enfants - induit en retour la multiplication des artefacts mémoriels. Généalogie et micro-muséologie sont le symptômes de cette faiblesse mémorielle. La distinction rejoint celle que j'ai pu établir en analysant les réussites et les déboires de l'Association pour le Patrimoine Minier et Métallurgie Armoricain, l'APMA, qui oeuvra en Bretagne dans les années 1990, entre "mémoire vive" et "mémoire éteinte". Tout repose à vrai dire sur le récit, ce que Paul Ricoeur qualifie à juste titre d'identité narrative, cette propension, pour ne pas dire cette qualité, qu'à l'être humain à construire son identité en se racontant, en racontant et en se racontant ce qu'il est. J'ai pu montrer comment de tels récits circulent y compris autour du patrimoine industriel. Et, le bilan de dix années de travail sur le terrain, c'est que l'historien est rarement convoqué quand la mémoire reste vive, c'est-à-dire lorsque les communautés, déracinées ou non, transmettent par récit, le souvenir de ce qui les relie identitairement au passé, de ce qui les identifie. Tandis que l'historien est convoqué pour pallier l'absence de mémoire, pour construire une "mémoire éteinte" : mémoire parce que les traces sont là encore du passé : toponymes ou patronymes par exemple, mais des traces sans paroles, sans mots pour les évoquer et les transmettre. La relation avec l'historien, souvent passionnée dans ses débuts, se dégrade bien vite. Car, ce qui est recherché est une manière d'identité, non une objectivation.
Disons le abruptement : Il ne peut y avoir de sociétés sans mémoire; tandis qu’il est des sociétés humaines sans histoire. Qu'est-ce en effet que l'histoire ? Un mode d’objectivation du passé dont l’élaboration repose sur une technique elle-même objectivante : l’écriture. Il n'est d'histoire sans volonté d'objectivation du passé, et il n'est de possibilité d'objectivation du passé sans écriture. L'écriture est en soi un dépôt de mémoire, ces "sources" dont l'historien fait son miel. Cela ne signifie pas que les sociétés sans écriture soient des sociétés sans histoire. Cela signifie qu'il n'est d'objectivation de cette histoire, d'objectivation hors mémoire, sans cet outil d'objectivation qu'est l'écriture. Je ne m'étendrai pas ici sur ce qui constitue l'histoire. Je rappellerai simplement qu'elle n'est pas un "roman vrai", comme a pu l'écrire Paul Veyne. Cela ne se peut, en bonne logique, parce qu'il n'existe pas de "roman faux"; mais cela ne se peut non plus, parce que les deux récits, celui des romanciers et celui des historiens ne relèvent pas de la même intentionnalité. Le roman est l'expression esthétique de la subjectivité, il travaille à d'atteindre l'universel par l'expression d'une singularité; le récit historique est la mise en scène au plus près de sa vérité d'un moment passé; il travaille moins à atteindre l'universel que reconstituer les conditions d'existence de l'action et de la pensée humaine dans un lieu et à une époque donnée. Le romancier s'adresse à l'affect; l'historien à l'intellect. Ce pourquoi il rompt avec la mémoire.
La notion de "patrimoine" est autrement plus difficile et délicate d'usage car elle ne relève pas du même registre que les deux autres notions. La mémoire relève du registre anthropologique, l'Histoire du registre scientifique. Le Patrimoine appartient au registre de l'usage social. Il a pour domaine originel, le droit privé, qui demeure son domaine premier. Parler de patrimoine dans le vocabulaire courant, c'est d'abord désigner l'ensemble des biens hérités ou réunis et conservés et que l'on transmet aux descendants. Disposer d'un patrimoine, c'est disposer d'un bien, de valeurs susceptibles d'être augmentées ou diminuées, susceptibles d'être transmises. On possède un patrimoine, on l'entretient ou pas, on le fait fructifier ou pas; dans tous les cas, positif ou négatif, on le transmet. Plusieurs réflexions s'imposent dès lors :- On voit comment le terme se rattache aux précédents. Dans les trois cas, il y a relation au passé ; dans les trois cas, il y a constitution et transmission : constitution et transmission de souvenir et d'identité pour la mémoire; constitution et transmission de connaissances objectives pour l'histoire, constitution et transmission de richesses pour le patrimoine.
- La synergie a pu s'établir entre les trois termes, entre les trois instances, lorsque la notion "patrimoine" s'est élargie au-delà du droit privé pour s'appliquer à l'ensemble de ce qui peut se transmettre sous des formes matérielles et immatérielles : patrimoine génétique, patrimoine culturel. Ce glissement de sens, débuté au XIXe siècle avec l'invention du « Monument Historique », s'est imposé au Xxe siècle irrésistiblement : d'abord en réaction aux destructions de grands monuments lors des guerres, ensuite en réactions aux questions posées par l'épuisement des ressources naturelles. Le patrimoine est devenu ce qui est transmis à une personne, une collectivité, par les ancêtres, les générations précédentes, et qui est considéré comme un héritage commun. L'étape essentielle a été franchi en 1972, à la conférence des Nations-Unies à Stockholm, en Suède, ou furent définis les fondements de la protection du patrimoine culturel et naturel d'une valeur universelle exceptionnelle.
- Cet élargissement n'a pas été sans effet sur la notion : outre qu'il oblige à l'arbitrage, celui nécessaire pour décider du caractère exceptionnel ou non de monuments, d'ensembles ou de sites, il renforce singulièrement le lien entre ressources et protection du fait qu'il en vient à donner à des biens, la qualité d'inaliénabilité quant au fonds, d'usufruit quant à l'usage. Une nation souveraine, lorsqu'elle signe la convention de l'UNESCO, « reconnaît l'obligation d'assurer l'identification, la protection, la conservation, la mise en valeur et la transmission aux générations futures du patrimoine culturel et naturel » (Convention Unesco). On mesure l'ampleur de la contrainte : contrairement à un propriétaire qui peut dilapider son patrimoine, une entité juridique nouvelle, l'humanité, très exactement, « les peuples du monde », en tant que personne morale globale représentée par l'Unesco, se donne pour droit d'utiliser les biens communs à tous, et pour devoir la transmission de ces biens aux générations futures. Ce faisant, le patrimoine cesse d'être exclusivement ce moyen social qui atteste du droit à posséder et à jouir d'un bien dans la durée; il devient cette durée, il l'institue en même temps qu'il en atteste matériellement. En corollaire, mémoire et histoire deviennent les outils de l'expertise indispensable à l'arbitrage. Les enjeux étaient suffisamment lourds pour qu'un nouveau régime d'historicité s'instaurât subrepticement qui détrôna l'histoire de la position qu'elle occupait pour à la fois rapporter sur le passé et donner sens au présent. C'est désormais le patrimoine qui est le plus souvent spontanénement requis désormais pour faire le lien entre passé, présent et futur, au nom de la dynamique de conservation. La notion, il est vrai, parce que plus malléable, est en harmonie avec le marketing culturel, dont se nourrit désormais abondamment, l'économie du pays.
L'évolution n'épargne pas le patrimoine industriel : Qu'est-il, en effet, stricto sensu ? L'ensemble des biens détenus par un chef d'entreprise travaillant dans le secteur industriel, personne privée ou morale, qu'il est supposé faire fructifier, qui est aussi une mesure de sa fortune, et qu'il est supposé transmettre. Qu'est-ce que le patrimoine industriel au sens élargi ? « Le patrimoine industriel est constitué des traces, plus ou moins bien préservées, de son fonctionnement et de son insertion dans le paysage ou dans la société. Il parle d’une histoire inscrite non seulement dans les statistiques, les enquêtes, les comptabilités, mais aussi dans l’espace à trois dimensions, dans la vision d’une population, dans des vies quotidiennes » (Bergeron, Dorel-Ferré, 1996, p. 5). On mesure, à la confrontation des définitions, l'ampleur du glissement et sa violence, presque. D'un coté des biens mesurant une fortune; de l'autre, des traces préservées de fonctionnement, d'insertion dans un lieu. Entre les deux, un fait, une béance : la fermeture d'un lieu de travail, qui toujours se solde par la perte de l'emploi, et bien souvent par la mise à mal de l'économie locale; une fermeture qui parfois, mais pas obligatoirement, a signifié la ruine de l'industriel. Olivier Kourchid détermine très justement l'enjeu de la transformation : patrimonialiser l'industrie, c'est opérer « un transfert d'attributions permettant un discours et une action au nom d'autrui ». On comprend dès lors que ce processus, qui consiste à faire de l'industrie un bien commun à tous, et devant être transmis pour la valeur qu'elle est susceptible de représenter aux yeux des générations futures alors même que la dite industrie vient de perdre toute valeur matérielle tandis que le terrain qu'elle occupait en possède, n'aille pas de soi. Parce que, qu'on le veuille ou non, la fermeture d'une usine représente socialement au mieux un échec, au pire une fuite. Par ailleurs, le processus suppose, pour sa réalisation apaisée, un positionnement également apaisé de l'entrepreneur ès qualités, dans la cité, ce qui est loin d'être le cas dans notre pays. Parce que la sauvegarde d'un espace économiquement vide, suppose à son endroit, une valorisation culturelle ou sociale, une valeur publique supérieure à la simple valeur foncière. Parce que, enfin, la profondeur et la brutalité de la crise économique des années 1980-2000, n'ont pas touché les seuls ouvriers : les entrepreneurs eux aussi, ont du faire face à la modification de la relation à 'industrie qu'a induite la mise en système des nouvelles techniques, la globalisation et la dématérialisation des modes de production qui en est résulté. La vague de démolition et d'arasement qui a accompagné la fermeture des usines, dans la décennie 85-95 ne trouve pas seulement son origine dans la brutalité patronale, ni même dans la nécessité qu'il y avait à se débarrasser rapidement de friches coûteuses à l'entretien – après tout, Renault a montré avec l'Ile Seguin que d'autres alternatives étaient possibles. Cela correspondait aussi à la nécessité pour l'entrepreneur de mettre fin matériellement à des modalités de compréhension de l'industrie vieilles de plusieurs siècles. Nul, dans le secteur industriel, n'a eu le privilège du deuil dans ces décennies terribles de la fin du Xxe siècle.
Certainement l'historien des générations futures rendra compte de l'extraordinaire foisonnement qui a environné la disparition des grands bassins industriels français. Le fracas qui a entouré la mort de ces mastodontes productifs : bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais, vallées sidérurgiques de la Lorraine, bassins industriels des Cévennes : Decazeville, Alès, chantiers de construction navale, et autres, fut bien plus que social. Les associations fleurirent, tout une génération d'intellectuels et d'artistes se démenèrent, gens du crû, intellectuels peu ou prou impliqués dans l'histoire industrielle, dans la sociologie, dans l'ethnologie des techniques pour témoigner, accompagner, enregistrer, sauvegarder, pour maintenir coûte que coûte si ce n'est l'industrie, du moins ce qu'elle avait structuré autour d'elle, de savoir-faire, de paysages, de lien social, d'humanité, de souffrances, de vie. Et contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, le patrimoine industriel dans l'acception qu'on lui connaît désormais, ne fut pas le premier convoqué. A dire vrai, la notion existait à peine. Il fut question essentiellement de sauvegarde. L'Ecomusée du Creusot, fondé en 1973, en fit son maître mot, et de manière magistrale bien a-delà de ce que parler de patrimoine industriel a ensuite signifié. Dans un court texte paru quatre ans plus tard, Marcel Evrard explique le projet, à cette date exotique à bien des égards. S'agissait-il de sauver des bâtiments, une usine, de garder traces d'espaces ? Pas véritablement et l'on peut regretter qu'il ne reste rien ou presque au Creusot qui témoigne in situ de ce que fut ce géant de l'industrie sidérurgique, rien dans la plaine des Riaux, redevenue quelconque pour rappeler matériellement, qu'est née là une discipline scientifique nouvelle, la métallographie; rien non plus pour illustrer l'emprise de l'entreprise sur le territoire environnant. L'écomusée se plaçait ailleurs, dans l'analyse et la sauvegarde des spécificités culturelles et sociales d'un territoire; mieux : considérer le « moment Schneider » dans l'histoire de ce territoire, appréhender ce qui avant, pendant ce « moment » avait structuré ce territoire, et comment ces structures pouvaient évoluer. Il semblait, avec un tel concept, qu'on pouvait envisager la « disparition policée » d'un secteur structurant de l'économie d'une région, en gardant au-delà du structurant, la forme sociale qui en avait résulté et l'utiliser pour le futur de l'évolution économique, pour l'émergences de nouveaux dynamismes. « Pour entraîner à agir sur l'environnement global, 1'Ecomusée de la communauté manifeste les habituelles préoccupations muséales : inventaire, sauvegarde, conservation, mise en valeur du patrimoine culturel, ce dernier étant entendu au sens le plus large et appartenant à toutes les couches de la population. Celle-ci est invitée à le découvrir et à le faire revivre sur les lieux, non pour le plaisir de la reconstitution ou pour trouver refuge dans le passé, mais pour mettre en évidence, à travers la radiographie de sa mémoire collective, les facteurs positifs qui ont forgé sa personnalité ou les facteurs négatifs qui ont enrayé son développement. » (Marcel Evrard, 1977).Dans une région d'industrie « à la française », je veux dire d'industries intégrées pour le meilleur et pour le dire dans un milieu rural, la tension ville/campagne était le maître-mot de l'architecture sociale à analyser dans son passé, son présent et son futur. Dans cette configuration, sauvegarder l'héritage industriel ne signifiait ni la fossilisation des traces d'un moment industriel, ni sa disparition, mais, comme l'écrit très justement Olivier Kourchid, « une forme de mobilisation collective pour défendre l'outil de travail devenu autre » et un outil de sauvegarde de la « mémoire opératoire indispensable à la reproduction des sociétés », que véhicule entre autres le langage, et qui prend appui sur la mémoire collective et son objectivation muséale, historique, ethnologique. « En tous les cas, ce sont les mêmes spécialistes du musée qui collaborent avec les habitants. Il n'y a pas d'animateurs de milieu. L'écologiste s'occupe aussi bien du barrage de la Sonne que des itinéraires forestiers, de la suppression du bocage que des clubs scolaires, des nuisances des fumées de l'usine sur les pâturages, etc. ; le technologue collecte, étudie, sauvegarde outils, machines, bâtiments agricoles, artisanaux, préindustriels, industriels ; l'inventaire architectural recense habitats ruraux et habitats ouvriers ; l'archiviste travaille sur les archives industrielles de Creusot-Loire, des Houillères, de la Tuilerie de Montchanin, mais aussi sur celles de toutes les communes ; les monographies, autobiographies, publications diverses qu'il rassemble rendant compte du passage de l'état rural à la ville, de la main-d'oeuvre agricole à la mine et l'usine, de l'histoire paysanne à l'histoire ouvrière ; de même en ce qui concerne les arts et traditions populaires, objets, parlers locaux, etc. » C'est ce qu'aurait dû être à proprement parler le patrimoine industriel, ce qu'il est à souhaiter qu'il devienne.
Les conditions historiques, savoir le choc induit par la disparition quasi-simultanée de tous les grands bassins industriels dans un pays traditionnellement structuré dans une relation conflictuelle, en même temps que la modification du régime d'historicité, ce glissement précédemment évoqué de la relation habituelle Histoire-Mémoire vers la triangulation Histoire/Mémoire/Patrimoine, poussèrent la sauvegarde de l'héritage industriel vers d'autres voies. Avec pour premier dommage collatéral, l'échec de l'archéologie industrielle, comme approche scientifique de cet héritage. En 1976, Maurice Daumas (1910-1984), élève de Bachelard, chimiste, historien des sciences, historien des techniques, au CNAM père du CDHT – Centre d'Histoire des Techniques - participait à la fondation de la revue L'Archéologie industrielle en France, et quatre ans plus tard, son ouvrage du même nom, après avoir impulsé un vaste programme de recherche sur Les Bâtiments à usage industriel. L'archéologie fut donc la première discipline convoquée pour garder témoignage des traces industrielles et les expliquer. L'idée en venait certes de la Grande-Bretagne, mais Maurice Daumas ne s'en saisit pas dans un seul souci de mode ou d'imitation. C'était pour lui, un moyen d'affirmer la nécessité qu'il y avait, pour qui s'intéressait à l'histoire de l'industrie, de travailler aussi à l'histoire des machines et des bâtiments, d'ajouter à l'approche intellectuelle, le sens et la compréhension du terrain. Ce fut un geste militant, un plaidoyer contre l'intellectualisme qui dominait l'Histoire de l'industrie. L'historien des sciences, auteur de l'histoire des instruments scientifiques, qui avait brillamment démontré que l'histoire des sciences avait progressé non seulement par les idées mais aussi par la capacité technique grandissante des artisans,, l'historien des techniques, co-fondateur en 1968 d'ICOHTEC - International Committee for the History of Technology- dont l'une des premières manifestations porta sur l'introduction des techniques dans les pays non-initiateurs (1970) pouvait-il penser autrement ? Ceci dit, soyons lucides : le désir de Maurice Daumas de voir se rejoindre autour de l'industrie, l'histoire économique, l'archéologie industrielle et l'histoire des techniques reste tout entier à réaliser. L'archéologie industrielle, à peine née, disparaissait dans les replis du patrimoine industriel, notion autrement plus aisée à manier, socialement, psychologiquement, intellectuellement, dans le contexte français des années 1980. Serge Chassagne parle à ce propos d'élargissement. J'y verrais quant à moi un infléchissement qui porta les historiens sur un terrain qui n'était pas le leur a priori. La caution politique, et la légitimté qu'elle donnait à la démarche, y fut pour beaucoup : aux rênes d'un pays ébranlé par la crise économique, le gouvernement de gauche voyait en la culture en outil de conciliation sociale (rapport Querrien, Pour une nouvelle politique du patrimoine, 1982). Le manque à gagner est certain. L'absence de l'archéologie industrielle, en tant que discipline rend malaisée la sauvegarde de la mémoire opératoire des grands processus industriels du Xxe siècle et minorise les quelques excellents travaux qui en relèvent en partie ou totalement. Jusqu'à peu, il est vrai, c'est-à-dire jusqu'à l'émergence de la gestion des connaissances (Knowledge management) induit par l'industrialisation croissante des processus cognitifs, innovation et conception entre autres, à peu près aucun des acteurs institutionnels majeurs, pas plus les syndicats (Lefebvre), que le patronat, et a fortiori la puissance publique, ne s'intéressaient à ce champ de la recherche historique.
L'histoire du Centre Historique Minier de Lewarde (Nord) témoigne du glissement vers le « tout-patrimoine ». En 1971, les Houillères du Bassin Nord Pas-de-Calais - HBNC, qui préparaient la fermeture de leurs mines, prirent la décision de sauvegarder une fosse et d'en faire un exemple régional sur le modèle allemand. On souhaita travailler avec Marcel Evrard ; on fit appel à l'expertise scientifique : Maurice Daumas et Jean Cuisenier qui dirigeait alors le musée des ATP. La constitution fut envisagée d'une équipe pluridisciplinaire regroupant des ingénieurs, sociologues. ethnologues, archéologues, historiens. Mais l'objectif de « travailler à la base, de réunir des chercheurs, des associations. des usagers et des travailleurs, et aussi constituer des collections d'objets significatifs » différait de la dynamique initiée au Creusot. Le choix du site se porte sur la fosse Delloye à Lewarde (Compagnie des Mines d'Aniche. puis Groupe de Douai), datant des années 1930 et fermée depuis 1971. Le projet est un projet d'ingénieur et son argumentaire explicite sur les orientations des représentations retenues : 1) "Delloye .., correspond à la vulgarisation la plus fréquente d'une exploitation houillère : chevalements, bâtiments plantés dans la mer des champs" ; 2) il faut « faire une présentation typique d'une époque révolue. » « Ce parti pris de transfiguration (1 propre ), et esthétisante du site , expliquent Olivier Kourchid et Hélène Menin, a pour corollaire, l'avantage )) de ne pas avoir de coron, ni de terril. ni d'industrie annexe (pas de lavoir). ni de chemin de fer (démonté). et qu'il est de petite taille, donc moins difficile à gérer. L'initiative de Lewarde présente aussi le bénéfice de faire d'une pierre trois coups : les H.B.N.P.C. y font une opération de reconversion ; sur un de leurs sites industriels ; et de surcroît dans le domaine de la pédagogie et de la culture scientifique et technique. » Le Centre Historique Minier (C.H.M.) est créé officiellement en novembre 1973. Une amicale du C.H.M. est constituée en 1976. un administrateur nommé en 1978 : c'est un ancien ingénieur du fond, devenu responsable des relations publiques des H.B.N.P.C.). Avouons-le : c'est pour large part, dans le Nord-Pas-de-Calais, et au Centre Historique Minier de Lewarde, qu'est née et que s'est fixée une forme de patrimonialisation donnant des lieux de travail industriel une image esthétisante, stylisée et pour tout dire mythifiée. Non pas que des formes de patrimonialisation qui cherchent ou ont cherché à à sauvegarder la mémoire du travail, des formes de patrimonialisation qui cherchent ou ont cherché à construire à partir du terrain une histoire des formes de l'industrie n'existent pas ou n'ont pas existé. Mais, ce ne sont pas ces formes qui tiennent le haut du pavé. D'autant que l'écomusée du Creusot, qui aurait pu jouer le rôle de contre-poids dans cet infléchissement général survenu dans les années 1979-1985, s'est lui-même quelque peu perdu dans les sables de l'intellectualisme puis de l'inertie. Tandis que l'Archéologie industrielle en France s'éloignait du programme que lui donnait son titre, s'intéressait de plus en plus à la sauvegarde du bâti et dédaignait la patrimonialisation des techniques et des savoir-faire, la revue Milieux, s'éloignait elle aussi du recueil de mémoire et des analyses de terrain au profit d'une réflexion très généraliste, de nature philosophique. Durant ce temps, le ministère de la culture ne parvint jamais véritablement à faire se rencontrer durablement le travail sur la mémoire des acteurs - pris en charge par la mission du patrimoine ethnologique, et le travail sur les architectures du travail - pris en charge par la cellule patrimoine industriel créée en 1983, et laissa en friche le terrain de l'archéologie industrielle sans comprendre qu'il y avait là des sources inestimables de compréhension scientifique et de valorisation territoriale. Il resta donc sur le terrain, les associations qui s'attelèrent, autant qu'elles le purent à la sauvegarde puis à la conservation, les collectivités territoriales qui hésitèrent entre désir de sauvegarde et destruction résignée ou pragmatique; et, dans un deuxième cercle, les universitaires qui s'attelèrent à la mise sur pied de formations, sans toutefois considérer l'épistémologie de la notion, sans entamer ne serait-ce qu'un débat de fond sur la signification du terme.
Incontestablement, le pays vit une nouvelle étape dans la désindustrialisation de son secteur secondaire. Après les grands bassins industriels, c'est au tour des PME d'affronter les faillites, de subir rachats et/ou fermetures. Simultanément, le secteur des services s'industrialise à grande vitesse . A court d'argent, le gouvernement a délégué aux collectivités territoriales, l'inventaire et la gestion du patrimoine culturel et matériel. Le marketing culturel devient une modalité forte du développement économique tandis que dans les musées locaux, la génération fondatrice, souvent des anciens ouvriers, cadres, ingénieurs, disparaissent. Ces réalités économiques, administratives, humaines, posent de nouveau crûment la question de la transmission et rendent urgente une re-définition de l'héritage industriel. Qu'entend-on par mémoire de l'industrie ? Quel type d'Histoire faut-il écrire ? Le patrimoine industriel relève-t-il de la pratique pure ? Commençons par rappeler ces évidences : On préserve un patrimoine, on écrit une histoire, on sauve une mémoire. Rappelons aussi que la mémoire n'est pas une, même lorsqu'elle est collective; qu'elle comprend l'oubli, à partir de quoi peut se faire la ré-interprétation, le renouveau.. Qu'on le veuille ou non, l'héritage industriel, ce sont d'abord les pratiques, les techniques, les savoir-faire, ceux de l'ensemble des métiers de l'industrie, entrepreneurs, ingénieurs, ouvriers. Ceci est de l'ordre de la mémoire, et l'erreur serait de considérer qu'il suffit pour garder un procédé en mémoire, de disposer des écrits techiques qui les concerne. Si cela était le cas, point serait besoin d'historiens des techniques, et l'histoire des techniques serait une discipline à ce point aisée que tous la pratiqueraient. Entendre un récit de métier l'enregistrer, comprendre le geste, le noter, permet d'appréhender l'implicite des techniques, que, par nature, l'écrit passe sous silence. La perte de ces savoir-faire peut s'avérer proprement catastrophique dans le long terme, alors que la pénurie menace une globalisation gourmande en matière énergétique, en pétrole tout particulièrement. La question de la sauvegarde est économique, ici, avant que d'être sociale ou culturelle – et on s'étonne véritablement qu'en France, plus souvent prête à brader qu'à protéger, si peu d'économistes ou de géographes, s'interrogent et prospectent à ce sujet. La mémoire, comme l'avait compris Marcel Evrard il y a trente ans, c'est aussi la mémoire sociale, l'inscription dans les pratiques sociales, dans les pratiques culturelles quotidiennes, des habitus imprimés par l'industrie, qu'il convient de repérer et de connaître parce qu'ils sont facteurs de blocage peut-être, mais tout aussi sûrement porteurs d'aptitude, facteurs de résilience, de capacité à rebondir. On comprend mal, là encore, que si peu d'études soient menées à ce propos.Bergeron Louis, Dorel-Ferré Gracia. Le patrimoine industriel. Un nouveau territoire. Paris : Liris, 1996
Beltran Alain. La culture d'entreprise : mode ou nouveau champ historique ? Vingtième siècle. Revue d'Histoire, n° 15, juillet 1987, p. 135-137
Bon François. Daewoo. Paris : Fayard, 2004
Candau Joël. Mémoire et identité. Paris : PUF, 1998
Chassagne Serge. L'élargissement d'un concept : de l'archéologie (industrielle) au patrimoine (industriel). Le Mouvement social, n°199, Avril-Juin 2002, p. 7-9
Dosse Françoise. Le moment Ricoeur. Vingtième siècle. Revue d'Histoire, 69, Janvier-mars 2001, p. 137-152
Garçon Anne-Françoise. L’ouvrier ne fait pas patrimoine. De la difficulté en France de faire se rejoindre mémoire du travail et archéologie industrielle. L’Archéologie industrielle. Revue du Cilac, n° 36, juin 2000, p.48-59.
Garçon Anne-Françoise. L’épinglette et la plume. A propos du Patrimoine Minier et Métallurgique Armoricain, La vie industrielle en Bretagne. Une mémoire à conserver, C. Geslin (dir.), Rennes : PUR, 2001 , p.107-130.
Garçon Anne-Françoise et al.. Démolition, Déconstruction, Disparition. Approches techno-économiques et anthropologiques. Documents pour l'histoire des Techniques, Cahiers n°11. Paris : CDHT/CNAM, 2003.
Goux Jean-Paul. Mémoires de l'enclave. Paris : Mazarine, 1986 (rééd. Actes Sud, 2003).
Hartog François. Régimes d'historicité: présentisme et expériences du temps. Paris : Seuil, 2003
Kourchid Olivier, Menin Hélène. Mobilisations et mémoire de travail dans une grande région: le Nord-Pas-de-Calais et son patrimoine industriel, Le Mouvement Social, n°199, Avril-Juin 2002, p. 37-59
Le Roux Thomas. Le patrimoine industriel à Paris entre artisanat et industrie : le facteur d'instruments de musique Couesnon dans la Maison des métallos (1881-1936), Le Mouvement Social, n° 199, avril-juin 2002, p. 11-36
Morphy Hedward. Behind the Songlines. Anthropology Today, vol.4, n°5, Oct. 1988, p. 19-20
Touraine Alain. Production de la société. Paris : Seuil, 1973
Veschambre Vincent, Habiter un lieu de production et de travail. in Habiter le patrimoine. Enjeux, approches, vécu, Maria Gravari-Barbas (dir.), Rennes : PUR, 2005, p. 511-516
Et pour un bon click de sortie, je conseille : www.residues.net
dimanche 20 avril 2008
économie et patrimoine industriel : une conquête
Le patrimoine industriel comme vecteur de la reconquête économique, Marina Gasnier, Pierre Lamard (dir.) : voilà une publication, modeste mais intéressante, parce qu'elle fait voir de l'état actuel du patrimoine industriel . Deux approches, deux moments plutôt des études patrimoniales, s'y juxtaposent en effet. Avec, à l'origine, deux journées d'études organisées par les laboratoires Récits et Cresat, la première sur les friches industrielles, et la seconde, celle-ci sur la reconversion. Le but ? "poursuivre la réflexion entre théoriciens et praticiens..., affiner la problématique et participer de manière aussi pragmatique que possible au débat sur les questions de réhabilitation axées sur un créneau particulier." Le lecteur d'emblée s'interroge : peut-on envisager conjointement le pragmatisme de l'action et la réflexion théorique, sans poser la question de leur articulation ? Marina Gasnier, dans une introduction fort intelligente, résume clairement le problème : "il semble peu crédible à long terme de militer en faveur de la requalification du patrimoine industriel sans encourager et développer les rapports public/privé" (p. 16)
et évoque, à propos du débat vif qui a suivi l'intervention de J.-C. Landwerlin, architecte et aménageur "la complexité latente, voire la crispation qui peut exister entre théoriciens et praticiens, et la difficulté de dépasser une certaine cristallisation, un figement des positions respectives" (p. 17)
La table des matières confirme l'orientation affichée de pragmatisme, le refus de la "sacralisation patrimoniale" et de la réduction patrimoniale au muséal : sur les 14 interventions, 12 sont consacrées à des études de cas, présentation ou analyse : la zone sous-vosgienne (Raphaël Faveraux), la manufacture des tabacs (Paul Smith), le haut-fourneau de Vendresse (René Colinet), l'île de Nantes (Jean-Louis Kerouanton), Grasse (Maogan Chaigneau-Normand), la Ruhr (Monique Chapelle), Gournay-les-Usines (Clarisse Lorieux), la région lyonnaise (Nadine Halitim-Dubois), Cristel (Emmanuel Brugger), Okhra (Sophie Mariot) à quoi s'ajoutent en annexes deux travaux d'élèves-ingénieurs, l'un sur le puits Arthur de Buyer, l'autre sur la filature de laine de Malmerspach, tandis que côté théorie : 2 interventions proposent des analyses globales : "réaffectation économique et sens des lieux" de Bernard André et la conclusion de Louis Bergeron.
Avec justesse, ils déclinent les facteurs favorables de reconversion : la structure architecturale des bâtiments conservés, leur localisation, le fait que ce sont le plus souvent des propriétés publiques. Et, avec justesse toujours, d'observer que le plus souvent, reconversion signifie assignation au tertiaire. Historiquement cela a du sens, de fait, puisqu'inéluctablement, nous assistons à l'industrialisation du secteur des services en même temps que le secteur secondaire nous quitte au profit de celui des pays émergents. Mais B. André s'interroge : ces reconversions sont-elles le fruit d'une conscience patrimoniale ? Non, à son sens, puisque, d'une part, ces bâtiments ne bénéficient pour la plupart d'aucune protection par les Monuments Historiques (p. 27); ils valent pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils offrent et non pour ce qu'ils ont été. Non encore, puisque, d'autre part, et cela vaut, y compris pour les bâtiments "protégés", ils sont intérieurement transformés, adaptés à leur nouvelle vocation économique, aux dépens des logiques de métiers qui leur avaient valu leurs agencements premiers. Et que dire, conclut-il du territoire que ces logiques de métiers ordonnaient ? Résumons : ces coquilles vides, désaffectées qu'étaient jusque-là les anciens bâtiments industriels, sont destinées désormais non plus à la démolition comme il était systématique il y a encore dix ans et contre quoi il fallait lutter, mais à la réaffectation.
La question de la sauvegarde s'est donc déplacée du bâtiment lui-même vers son contenu et sa signification. Et, par contre-coup, voilà le patrimoine industriel, assigné à de nouvelles complaintes, à de nouvelles récriminations, et comme dessaisi de son objet. Il est clair désormais qu'il ne peut tout entier se muséifier; et quoiqu'il reprenne vie, c'est dans une logique - historique certes, puisque dans le fil de l'évolution que connaît l'économie (Nadine Halatim-Dubois) ; patrimoniale certes, mais en tant que patrimoine foncier, urbain (Clarisse Lorieux); mémorielle : très peu.
le met en œuvre en montrant combien les questions du patrimoine privé, celui de l'entrepreneur, du patrimoine technique, ô combien oublié dans cette histoire, celui enfin, du patrimoine public, trace matérielle de l'évolution économique et sociale du pays, sont étroitement liées. Cristel en effet a choisi la restructuration de son site plutôt que le déménagement, parce que "le déménagement du site risquait de voir fuir les personnes les personnes qui ont concouru au redémarrage du site et qui incarnaient le savoir-faire de Cristel... Déménager, c'était risquer de voir à nouveau les forces vives et le savoir faire partir... c'était risquer de se retrouver sur un site neuf certes, mais dépourvu de toute possibilité de produire ou de développer de nouveaux produits par manque de connaissances..." (p. 144). Une leçon - de développement durable...- que devraient méditer les entrepreneurs autant que les administrateurs...
En manière de réponse, l'annexe présente le travail de deux élèves-ingénieurs de l'UTBM. Je suivrai, au final, les promoteurs de ce petit ouvrage : le pragmatisme doit primer. A condition toutefois d'y intégrer la théorie, qui doit bouger, accompagner la pratique, plutôt que chercher à l'endiguer, à la fixer. Le moment est celui de l'expertise et de la gestion, de leur conjonction avec les horizons de la connaissances historique et de la mémoire technique. Un autre terrain, plus ardu que celui du "tout muséal" ou du "tout architectural", et sur lequel tout ou presque, reste à construire. L'ouvrage édité par Pierre Lamard et Marina Gasnier y contribue, sans conteste.Crédit photographie et sitographie
Grands moulins de Paris :
portfolioPortfolio Michel Derouault, Urbanisme
le site à Nagram
Nantes :
Les Machines de l'Ile, avec photos de l'A.

dimanche 13 avril 2008
Galilée : l'archive tuerait-elle le génie ?
et un Galilée "hybride et mêlé de l'histoire historienne de la science galiléenne", le Galilée de la "trace brouillée de
l'archive" ? La pensée de F. Chareix est trop subtile et trop fine pour trancher aussi fermement. : bien évidemment, la pensée de Galilée s'appuyait sur le fond d'une trame historique, et bien évidemment, il sut, et ce fut pour une part son génie, à la fois s'appuyer sur la tradition aristotélicienne et consciemment la subvertir. Et s'il est un point sur lequel l'A. a totalement raison, c'est lorsqu'il qualifie de "positivisme contemporain" l'habitude prise par l'historiographie de n'analyser l'invention et l'évolution des modes de pensées scientifique et, ajouterais-je, technique qu'à l'horizon du social. Oui, la mise en exergue de cette monocausalité, quoiqu'elle donne l'image de la complexité du milieu auquel elle se réfère, est bien un un néo-positivisme dans lequel le "social" a pris le relais du "fait" et s'y assimile.
querelle de l'interprète.Bibliographie :
Chareix F., « L'archive et le système. », Dix-septième siècle, 2006/3, n° 232, p. 523-528
Clavelin Maurice, Galilée copernicien, Albin Michel, 2004
Clavelin Maurice, La philosophie naturelle de Galilée, Paris PUF 1968, rééd. Albin Michel 1996
Spranzi Marta, Hamou Philippe, Galilée. Ecrits Coperniciens, Paris, Le livre de poche, 2004
Vérin Hélène , « Un lecteur intéressant », Cahiers de Science et Vie, Dossier Galilée, n°61, février 2001, p. 68-71
Büttner Jochen, Damerow Peter, Renn Jürgen, "Tracs of invisible giants : Shared Knowledge in Galileo's unpublished treatises, in J. Montesinos et C. Solis (ed.), Largo campo di filosofare, Eurosymposium Galileo 2001, Orotava, Fundaciun Canaria Orotava de la Historia de la Ciencia, 2001, p. 183-201
samedi 29 mars 2008
Les TICE, agents d'une nouvelle "écologie de la connaissance" ?
Je voudrais ici m'appesantir sur l'usage des TICE par le chercheur. Utiliser l'informatique fait partie désormais de notre métier : notre entrée en TICE s'est faite de deux manières : l'aide à la publication d'une part, le courriel d’autre part. L'ordinateur nous a dégagés des tâches fastidieuses qui étaient notre quotidien dans l'élaboration scientifique et la mise en forme de nos textes : traitements des données quantitatives; reprise des textes après saisie; grâce à lui nous avons bénéficié d'une souplesse nouvelle dans la réalisation de l'apparat critique, la pagination, la justification, la réalisation d'index et de tables de matières; enfin, la relation texte-image nous est devenue directement accessible. Puis, forts de la maîtrise du clavier, nous avons découvert les joies – et les dangers - de l'échange quasi-instantané, du dialogue hors espace si ce n'est totalement hors temps. Bien avant leur adoption dans l'entreprise, PAO et courrier électronique sont devenus des outils courants, indispensables même. Et voilà maintenant que nous apprenons chaque jour un peu plus à travailler avec les bibliothèques virtuelles que mettent à nos dispositions un nombre grandissant d'universités du monde entier.
Paradoxalement, cet engouement ne va pas jusqu'à la mise en ligne, de nos propres travaux. Certes la mise en ligne de revues électroniques augmente visiblement chaque jour un peu plus - je pense bien sûr au travail remarquable de Marin Dacos dans et autour de Calenda et revues.org, et nous avons appris, mi-forcés, mi-consentants, à mettre nos textes sur HAL, le site d'hyper-archives en ligne du CNRS. Mais il n'existe pas, en France, de forums, de liste de discussions entre chercheurs, du moins en Histoire, à l'instar de la très célèbre et très pratiquée H-France modérée aux Etats-Unis, et des très nombreuses listes qui regroupent les chercheurs d'un domaine et qui leur sert de "café de recherche". La seule véritable liste de discussion en Histoire que je connaisse en France, est celle des Clionautes, la liste des professeurs d'Histoire et Géographie enseignant en collèges et lycées. Quant aux listes d'origine universitaire, je pense en particulier à Athena, à la naissance de laquelle j'ai participé, il est plus pertinent de les qualifier de "e-vitrines", de listes d'information que de listes d'échanges entre chercheurs. L'usage des sites personnels et autres blogs est confidentielle dans notre profession, et, pour tout dire, entachée de suspicion.
Quoique nous soyons un certain nombre à utiliser wikipedia, voire à participer à son écriture, il n'est en aucun cas, question de wiki. Et les facilités que procurent Google Docs, en dépit de toutes les facilités offertes pour la rédaction d'un texte commun, demeurent l'apanage de quelques happy few. On voit où gît le paradoxe : tandis que nous pratiquons chaque jour un peu plus la consultation en ligne des textes scientifiques, anciens et actuels, nous refusons majoritairement, la propre mise en ligne de nos textes ! Ou alors au compte-goutte. Il en résulte une distorsion considérable dans le savoir disponible en ligne, au profit bien sûr des textes proposés par les communautés de chercheurs en sciences sociales habitués à travailler en "open science", au premier chef les Etats-Unis et le Québec. Réjouissons-nous de voir un pays francophone au rang des diffuseurs de textes scientifiques actuels en ligne. Mais pourquoi, nous européens, vouloir à tout prix conférer à nos textes le sceau de la confidentialité ?
La réponse la plus fréquemment exprimée est la peur du pillage, du vol de nos idées. Il est relativement aisé, en réplique, de faire observer que le pillage n'est pas né avec internet, qu'au contraire, la mise en ligne accroît la visibilité du pillage et le rend donc plus malaisé. Il est singulier aussi de voir des chercheurs mettre en balance éthique professionnelle et moyens techniques : refuser l'accès de tous à ses textes, ce que procure la mise en ligne, au motif que cela accroît le risque de plagiat, c'est considérer, in petto, que la seule possibilité de limiter le plagiat dans le domaine des sciences humaines et sociales, n'est pas l'éthos du chercheur, mais tout simplement, la technique qui le limite et le contraint... Je ne basculerai pas, en réponse, dans un quelconque optimisme, sans considérer ce que je sais de la relation à l'innovation : La crainte, le repli sont des réflexes habituels dans tout groupe humain confronté à l'innovation. Or, la mise en ligne des textes sur le web est une innovation qui provoque une rupture dans l'habitus du chercheur. Qui plus est, en France, ce réflexe est exacerbé de deux manières : pour petite partie par le repli intra-période que connaît actuellement la discipline historique; pour très grande partie, sur cette idée, structurante chez nous, que la recherche est d'abord le fait d'individus. Il est frappant de constater en regard que la structure de la recherche en sciences sociales aux Etats-Unis, repose sur la communauté dans laquelle s'insère le chercheur. Avec pour effet, les très longues déclinaisons de bibliographies en tête d'article qui inscrivent l'écriture singulière dans une historiographie; et pour résultat, le succès des listes de diffusion, qui sont, par excellence, le domaine de l'expression scientifique communautaire. Facteur aggravant pour la recherche française : le contexte culturel diffère. Pour avoir été le lieu de la genèse et du développement de la culture internet : théorie des systèmes, hypertexte, www, copyleft, licence GPL, l'Amérique du Nord, Etats-Unis et Canada confondus, offrent aux chercheurs, l'environnement conceptuel, cognitif et juridique indispensable à la maîtrise de l'outil. En regard, la science historique en France, que je prends ici pour exemple, ne dispose pas de la masse critique, tant conceptuelle qu'en nombre de chercheurs e-publiants, qui lui permettrait de modifier ses représentations en outrepassant les craintes.
Je ne sais pas, ici, ce qu'il faut attendre, de la prise en compte à terme, du « facteur H », par les organismes d'évaluation de la recherche.
Mais parlons innovation :
il est assez courant de comparer Internet à Gutenberg. La comparaison est sensée. Internet modifie l'environnement cognitif, comme l'imprimerie a modifié l'environnement cognitif des européens à l'orée de ce que nous appelons les Temps modernes. En route donc, vers une néo-modernité ? Oui, à condition de comprendre deux éléments essentiels : 1) l'invention de l'imprimerie n'a eu d'impact qu'autant que la société était préparée à la recevoir. Et cela a pris la forme de deux révolutions, deux révolutions : celle, silencieuse à tous égards , qualifiée de "révolution scribale, "qui a touché les modalités de lecture avec le passage graduel de la lecture orale à la fréquentations silencieuse des livres; elle prit son essor au XIIe siècle, après que l'habitude se fut prise entre VIIIe et XIIIe siècle de séparer les mots dans la copie des manuscrits latins (Elena Llamas Pombo); celle, très matérielle et économique, qui consista à remplacer le parchemin par le papier, et qui intervint à partir du XIIe siècle; 2) L'essor du livre imprimé au XVIe siècle s'est accompagné d'un immense projet intellectuel, qui fut de "réduire en art", d'analyser et de coucher par écrit, de manière méthodique les multiples champs de l'activité humaine, de manière à en accroître l'efficacité, et à les rendre "inoubliables" c’est-à-dire accessibles aux générations futures. Si l'on revient, muni de ses enseignements, vers la révolution internet, qu'observe-t-on ? 1) aucun marketing n'a imposé internet à la communauté des chercheurs et des enseignants-chercheurs en France : courrier électronique et recherche en ligne, PAO se sont développés parce qu'ils correspondaient à un besoin. La communauté scientifique était prête à recevoir la nouveauté; sans doute, confusément, elle l'espérait. Plus largement, l'esprit "postmoderne" au nom duquel chacun se sent capable de tout, être son propre auteur, être son propre interprète, son propre éditeur, , a ouvert la voie autant sinon plus que le marketing à l'incommensurable succès d'internet; 2) en regard, pour ce qui est du grand projet intellectuel, force est de constater qu’il est né aux Amériques : hypertexte, open publishing, open archives viennent du nouveau monde. Nous autres, l'analysons avec distance (P. Flichy); ou le réduisons à la mise en ligne de base de données. En d’autres termes, dans notre philosophie – ou notre idéologie spontanée – où plongent les racines de la résistance à la mise en ligne, internet est inconsciemment suspect parce que : 1) d’origine américaine ; 2) à l’interface de l’espace public et de l’entreprise ; 3) et qu’elle s’oppose à notre habitus de chercheur privilégiant l’individualité.
Parviendra-t-on, par nos résistances, à endiguer la vague de fond ? N’est-il pas préférable, à l’inverse, de franchir le pas en toute conscience, et, forts de nos compétences, d'observer et d'analyser ce vers quoi conduit la mise en ligne ? Autant que j'ai pu l'observer par ce que j'ai moi-même expérimenté : sites webs, personnel et institutionnel, blog, podcast, côté pile, les TICE constitue un formidable outil informatif, dont nous ne pouvons nous passer. TICE et WWW favorisent l'élargissement sans pareil de l'information - information dont il est bon de rappeler toutefois, qu'elle n'est pas la connaissance, mais la mise à disposition des connaissances. C'est donc aussi un outil d'aide à l'interprétation, un outil de traitement de l'information. Côté face : cette modification de notre environnement cognitif, je pense au « clic », modifie notre approche cognitive : manifestement, nous n'écrivons plus et nous ne lisons plus de la même manière. L'écriture de blog, par exemple, rapproche l'œuvre scientifique de l'œuvre d'art, en y introduisant l'affect, la pensée intermédiaire, l'expérience de pensée, l'esquisse. Elle interroge la relation texte/image. Et le blog donne à voir parfois cruellement la dissymétrie auteur/lecteur, l'impossible dialogue. Plus généralement, le texte électronique est d'abord appréhendé visuellement, presque comme une image. Il est moins perçu pour lui-même que pour le chemin où il nous mène, par renvois, par association. C'est une lecture elliptique, une lecture en cascade, par sauts, un butinage. Que devient l'effort de mémoire dans la lecture virtuelle ? ... Mémoire, dont on sait historiquement qu’elle est le fondement de l'invention ? Que devient la preuve dans une approche cognitive qui néglige la démonstration, le raisonnement ? La lecture virtuelle accroît le desserrement de l'ordonnancement logique. Il s'y déploie une recherche de preuve par le clic, à partir d'une démonstration antérieurement constituée, mais négligée parce que perçue comme une donne fondamentale. Le lecteur "virtuel" donne à ce qu'il lit l'aura de la chose écrite, tout en évacuant ce qui la constitue.
Intervention à la Table ronde « Ecologie de la connaissance »
Apprendre et Réussir – Journées numériques de Paris Centre Universités
Université Paris V René Descartes - 28 Mars 2008








