dimanche 22 février 2015

Oui à l’histoire imaginante et globalisée

Ce dimanche 22 février, tandis que je peine à l’écriture d’un court texte sur les systèmes CAD/CAM, je me laisse prendre par l’interview de Serge Gruzinski (L’Histoire pour quoi faire ?, Fayard), d’Ivan Jablonka (L’Histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les Sciences sociales, Seuil), de Jérome Garcin (Le Voyant, Gallimard), Lionel Duroy (Echapper, Juliard) et Frédéric Krivine (Un village français). C’est Bibliothèque Médicis de Jean-Pierre Elkabbach, sur Public Sénat.

Elkabbach légèrement moqueur, subtilement ironique interpelle Serge Gruzinski: « Quoi, un historien imagine ? Il ne fait pas que retranscrire ? Il ne fait pas que …  » La phrase se suspend, s'efface... Le journaliste hésite, comme s’il soupesait en parlant le vide du propos.Quoique… Beaucoup, et non des moindres, continue de penser l’histoire comme la collection raisonnée de faits. Opposons leur ce qu’en pensait Robin G. Collingwood.  

Serge Gruzinski fait front, et les autres le suivent. Bien sûr qu’un historien imagine. Et c’est heureux…  Qu’est-ce que l’hypothèse, si ce n’est une manière d’imaginer que l’on éprouve ensuite, que le vérifie ? Ivan Jablonka renchérit. On peut faire des sciences sociales tout en étant écrivain. Et réciproquement. C’est même nécessaire. Il faut reconquérir le public qui s’enfuit. 

Mais la véracité ? leur oppose Lionel Duroy. Faut-il nécessairement confondre littérature et fiction ? rétorque Jablonka. L’histoire est une écriture du réel, une parmi d’autres. Jablonka a raison. 

Serge Gruzinski a raison aussi. L’histoire est indispensable à la compréhension du monde. L’explication du monde,la pédagogie des évènements requiert le récit historique. Elle requiert l’histoire, la vraie, pas cette discussion à bâtons rompus, cet échange de ressenti autour d’un texte ou d’une image que les didacticiens ont imposé dans les salles de classes. Parce toujours le ressentiment accompagne le ressenti. En donnant sens au sentiment, il exacerbe les angoisses. Et les violences.

Les enfants dans les classes ont besoin d’une narration historique, d’une objectivation imaginée du réel; ils ont besoin de récits, d’histoires du passé pour donner du sens au déracinement, à la dénaturation, à la dévalorisation, et donner un futur à la complication de leurs existences.

Oui donc à l’histoire imaginante et globalisée. Je sais, pour le vivre depuis dix ans maintenant, depuis que j’encadre et que je forme des masterants et des doctorants du monde entier, combien l’approche historique européo-centrée (il serait plus exact de dire « franco-centrée ») est insuffisante. Et pire, qu'elle est inopérante. 

Mais une muraille est dressée. La muraille de la science normale. Et c’est une vraie muraille de Chine.

Trente années de pratique universitaire en Histoire des techniques, cette histoire méprisée, détestée parce qu’elle déborde nécessairement des sacro-saintes « périodes » me font douter de la capacité de l'institution historique française à prendre ce tournant épistémologique. Car comment affronter l’enchevêtremnt des temporalités conceptuelles et matérielles qu’implique l’étude historique globale, quand l'analyse est fixée, bornée par des « périodes » venues de l’histoire de France ?? Que tous les « globalistes » se préparent donc à s’entendre dire que ce qu’ils font n’est pas de l’histoire.

Bravo à Serge Gruzinski, bravo à Ivan Jablonka pour ces plaidoyers nécessaires, bravo à Jean-Pierre Elkabbach de les avoir entendus et reçus de si belle manière. 


samedi 31 janvier 2015

Les savoirs ne circulent pas

Les savoirs ne circulent pas… 
L’idée est choquante, brutale. Elle prend à rebours une décennie de fixation des Sciences humaines et sociales sur cette notion, mais elle est.
Les objets circulent, les hommes circulent, l’argent circule, les informations circulent, les nouvelles circulent, les mythes circulent, les symboles circulent, les idées circulent, les concepts circulent.
Mais les savoirs ne circulent pas. Ni les savoir-faire.
Ils se transmettent ou ils se transfèrent. Ils s’acquièrent et ils se partagent.
Mais il y a internet, me dira-t-on.
Certes. Et il y a les livres, les traités, les dictionnaires, les manuels.
Tous contiennent des savoirs,
et ils sont là pour les transmettre.
Mais ce ne sont pas des atomes ou des briques de savoir en circulation.
Ce sont des outils de transmission et de transfert.
Ils circulent, c’est exact, mais aucun document technique ne transforme un lecteur en technicien, aucun manuel de photographie ne fait d’un lecteur un photographe, aucun manuel de pilotage ne transforme le lecteur en pilote, aucun dictionnaire ne transforme un lecteur en homme de science ou en philosophe.
Non. Ils transportent l’information qui aide à comprendre le savoir, qui aide à le conceptualiser.
Un savoir, un savoir-faire, pour exister, requiert une prise en charge, une saisie intellectuelle et corporelle, un apprentissage, des phases d’expérimentation et de vérification, avant d’être maîtrisé,
Certes, le transfert suppose des outils, des moyens de circulation. Mais l’existence de ces outils ne garantit pas en soi la transmission.
Si tel était le cas, l’apprentissage serait superfétatoire. Apprendre serait inutile.
Lire suffirait. Ou écouter un témoignage. Ou le visionner.
Ce qui n’est pas le cas.
Disposer d’un savoir requiert la mise en oeuvre appropriée de multiples briques cognitives. Ces briques sont intellectuelles, corporelles, culturelles.
Ce n’est pas parce qu’il écoute que l’enfant sait parler. C’est parce qu’il écoute, qu’il entre en dialogue, qu’il pointe du doigt, qu’il reçoit des réactions, positives et négatives, qu’il est corrigé et qu’il se corrige.
Acquérir un savoir ou un savoir-faire, c’est opérer une construction. Cette construction requiert un dispositif spécifique qui implique la rencontre et favorise la rencontre entre ceux qui disposent du savoir et ceux qui souhaitent l’acquérir.
Acquérir un savoir ou un savoir-faire, par apprentissage, par transfert, par transmission implique l’incorporation, l’expérimentation, la vérification, y compris pour les savoirs les plus abstraits. 
En médecine, plusieurs spécialités se préoccupent de la physiologie et de la pathologie sanguine, mais pas de la même manière. Certaines se préoccupent de circulation. c’est la cas de la cardiologie, par exemple. D’autres se préoccupent des multiples transferts que les cellules sanguines autorisent et prennent en charge. C’est le cas de l’hématologie. Analyser les conditions et les modalités de la circulation, est une chose. Analyser les conditions et les modalités de la transmission et des transferts en est une autre.
Il est temps d’oublier la « circulation ». Plus exactement, de la remettre à sa place.
Il y a des autoroutes de l’information.
Mais il n’y a pas d’autoroutes du savoir.
Les hommes, les objets, les mots, les idées, les informations circulent.
Et les hommes transforment les objets, les mots, les idées, les informations. Toutes ces « données » matérielles et immatérielles, ils en font des savoirs et des savoir-faire.
Et il les transmettent… ou pas.  
Il est temps de remettre l’accent sur ce qui rend possible les transferts, la transmission, les apprentissages. Parce qu’en ces temps de rupture technologique, de méga-système technique et d’obsolescence accélérée, nous avons besoin  d’outils pour assurer la soutenabilité technique et culturelle.  


dimanche 24 février 2013

Clioblogueuse revient....


Deux années de réflexion, presque trois,
à méditer le succès du blog,
et aussi son côté "boite-à-idées" que d'aucuns se permet d'utiliser sans citer...
Pensez donc : un blog, ce n'est pas sérieux, ce n'est pas académique...
ce n'est même pas de la littérature grise...
Avec en prime, de mon côté,
un tour pour rien sur Wordpress : trop compliqué, pas le temps...
Et surtout : bonjour les spams !!!
Ingérable pour les simples mortels...
Bref, j'attendrai la retraite pour devenir une pro du blog
et perfectionner ma technicité.
En attendant,
avis aux "lurkers" académiques en panne d'idées,
clioblogueuse revient !!!!
En passant par le plus simple,
le blog-pour-tous,
le blog-du-pauvre...
blogspot, pour ne pas le nommer...
L'écriture s'en fait sous licence Creative Commons
(vive l'open technology !!!)
Merci donc de respecter la propriété intellectuelle...
... en citant les posts, tout simplement, comme il se doit.




samedi 10 avril 2010

ça déménage...

Clioblogueuse a déménagé...
De Blogger à Wordpress...
nouvelle adresse  : http://www.clioblogueuse.com/
Merci google... 
See you later

jeudi 8 avril 2010

De sources et de journalisme...

Souvent les jeunes étudiants-chercheurs, me demandent d’expliquer la différence entre « sources » et bibliographie. Je leur explique que ce n’est pas, contrairement à ce qu’ils croient spontanément, une différence entre « documents manuscrits » et « documents imprimés », ou entre document anciens et documents récents. La différence est à placer dans la manière de traiter de l’information. La bibliographie analyse ; la source est à analyser. La frontière est infime parfois, et, comme Lucien Febvre n’a cessé de le faire observer, cela fait partie du travail de l’historien de faire le partage entre l'un et l'autre et de constituer ses sources.
A preuve cet article très intéressant, trouvé lors d’une recherche autour du terme « technicité ». Son titre  : Technicité intellectuelle et professionnalisme des journalistes. Ses auteurs  : Gérard Cornu, et Denis Ruellan. Il est paru en 1993, il y a presque dix ans donc, dans la revue Réseaux.
Alors source ou bibliographie  ? Bibliographie, si l’on travaille, de fait, par exemple, sur la technicité. Mais source, si on se place d’un point de vue d’histoire du journalisme… et que l’on cherche à comprendre l’extraordinaire dépréciation d’une profession qui fut, historiquement, l’un des piliers de la construction démocratique.
Voici en effet ce qu’on y apprend  :
La rationalisation des pratiques journalistiques a pris son essor dans les années 30. Le mouvement de rationalisation, parti du point aval de la chaîne c'est-à-dire de la diffusion de l’information auprès du public a été le premier moteur d'une réorganisation rationnelle de la production d’information. « Au-delà de l'intuition d'un Hearst ou Pulitzer, se sont développées dans le courant du XXe siècle, les outils de la psychologie sociale et du marketing, qui ont achevé de consolider, mais peut-être aussi de dévoyer, cette fonction de communication devenue la pièce centrale du processus de rationalisation. » Les techniques d'écriture mise au point dans les années 50 ont été largement enseignées dans les écoles de journalisme : étude sur les mécanismes de la lecture et de la mémoire, détermination de la lisibilité des textes, élaboration de règles de règles d'écriture. « Au rapport chronologique entre l'écriture et la lecture s'est substituée un rapport contrôlé ou la finalité de la lecture déterminée donnait les moyens d'une écriture efficace. » Dans le même temps, la chaîne opératoire de la mise à disposition de l’information s’étoffait et se compliquait. Le journaliste, homme de presse, puis de radio, de cinéma, de télévision enfin, devenait un utilisateur de technologie, collaborant avec les technicien de l’imprimerie, du son, de l’image, en régie…, pour mener à bien ce qu’il considérait sa spécificité, la production d’« un sens premier et précaire sur le réel en train de se faire ». Un sens qu’il ne s’agissait plus simplement de donner, mais de donner de manière à être à coup sûr compris, entendu. Telle fut la première forme de technicisation intellectuelle de ce métier, que renforça l’évolution technologique. On eut donc, alors, d’un côté le journaliste envisagé comme un donneur de sens, de l’autre, les techniciens envisagés comme les médiateurs de cette mise à disposition de ce sens.
Le « procédé angulaire » fut l’étape suivante. Ebauchée dans les années trente aux états-Unis (c’est encore la « Story »), elle apparut dans dans les manuels de journalisme dans les années 70 en France. L'angle suppose de choisir un éclairage, un fil conducteur. Par exemple, on décompose le traitement d'un sujet complexe en plusieurs papiers articulés chacun à partir d'un angle différent. Et cela rejaillit sur la composition dans la mesure où il est plus simple d'écrire des textes dont l'effet est prédéfini. En d’autres termes, le processus de rationalisation, de « technicisation de l’écriture » (on aurait dit au XVIe siècle de « réduction en art ») bascula de l'amont vers l'aval. Après avoir essayé de rationaliser la manière de rendre publique la parole, on chercha à rationaliser la manière de se saisir du sens. Fait intéressant, la pratique angulaire anticipe sur la cohérence, elle l’impose en quelque sorte, en partant du postulat que sans cohérence initiale, il ne peut y avoir de lisibilité.
 Le point de vue « angulaire » n’est pas sans poser problème, en particulier pour les enquêtes de terrain, lorsque l'angle se trouve déterminé par la rédaction, avant l’enquête. Outre que cela ne manque pas d’orienter les observations, cela pose un dilemme au journaliste, lorsque, sur le terrain, il découvre des données opposées à l'angle adopté. Les arguments majeurs devinrent la pertinence et l’honnêteté  : à défaut d'être objectif au moins soyons honnêtes. », ce qui traduisait une modification des valeurs au sein d’une profession qui refusait de se considérer comme un vulgaire complément de la chaîne matérielle d'information, et privilégia en réaction la possibilité d'effectuer un choix personnel subjectif entre plusieurs formes de traitement du même réalité. Le nouveau système de valeurs privilégia l’expérience en lieu et place de l'objectivité. Les critères mis en avant pour faire accepter la méthode nous sont biens connus, puisqu’ils fondent le journalisme actuel : accessibilité ; adaptation aux intérêts ou connaissances du public visé ; pertinence et originalité. Il en est résulté un journalisme « soucieux de spécificité plutôt que de représentativité. » Un journalisme de la paraphrase, aussi...
Le piège ne tarda pas à se refermer. Dans les années 80, le nombre de journalistes augmenta et celui des techniciens se réduisit, du fait de l’évolution technologique  : le journalisme absorba la fonction technique par le biais du traitement de texte et de la miniaturisation ; puis, fort de sa maîtrise technique de l’information, amont et aval, il colonisa les territoires neufs de la communication. Les journalistes se mirent à « faire des ménages », c’est-à-dire à animer de faux colloques, à rédiger des rapports d’entreprise, à faire du publi-reportage du journalisme institutionnel etc. Avec, à la clé, une  inversion de la relation information / marketing. Dans les années 30, le marketing se nourrissait des recherches faites par les journalistes pour « faciliter » la réception. Cinquante ans plus tard, les journalistes se transformaient en professionnels du marketing intellectuel et de la communication. Dans le même temps, le journalisme d’opinion poursuivait certes son activité, mais  en se retranchant de plus en plus derrière le point de vue d’ « experts » et d'hommes de science.
Voilà donc, évolution technologique aidant, comment une profession a perdu sa spécificité. C’est ce qu’apprend l’article, à l’aune de l’évolution actuelle, bien qu'il ne l'explique pas. Je m’explique. Pour être journaliste auparavant, il fallait savoir conjuguer une capacité d’ordonnancement de la pensée, à partir de faits bruts, et une capacité à maîtriser une chaîne opératoire technique, celle de la presse, de la radio, de la télévision, etc. ; il fallait savoir dialoguer avec les faits et avec les techniciens et combiner son expression avec les contraintes imposées par ces chaînes opératoires. L’outil informatique a modifié cette réalité en mettant à la portée de tous, la capacité à s'exprimer publiquement. Entre la donnée brute et le public la chaîne opératoire n'a plus de raison d'être. Fin du monopole. L’article montre, malgré lui, comment le journaliste a contribué à l’évolution : en privilégiant la spécificité, l’originalité, la pertinence et l’honnêteté sur l’objectivité, il s’est dépouillé du critère essentiel de différenciation professionnelle, et donné à un public parfaitement au fait de la rhétorique, les outils intellectuels pour user de la révolution informatique… Car, comme chacun sait, la spécificité, l’originalité, la pertinence et l’honnêteté, le « bon sens » disait Descartes, sont les choses du monde les mieux partagées…

Quant aux techniques de communication, elles ne spécifient plus la profession. Ainsi, des deux manières d'envisager le journaliste  : comme un informateur utilisant des moyens techniques ; comme un technicien valorisant des moyens techniques en leur injectant du sens - la première s’est totalement banalisée ; la seconde s’est développée :  la presse gratuite, qu’est-ce si ce n’est un média de marketing auquel on donne un surplus de sens  ?
Il reste l’objectivité…  dont on sait qu’elle est totalement antinomique d’avec le marketing. Et donc, sans valeur marchande…
Les sources sont parfois cruelles…
(Cornu et Ruellan. Technicité intellectuelle et professionnalisme des journalistes. Réseaux (1993) vol. 11 (62) pp. 145-157)
blogs connexes :
Internet & Opinions
Radiopub, le blog de Michel Colin
Window on the media
Philosophie des mathématiques
Sources :
arcweb.archives.gov (USA)
www.persee.fr

lundi 6 avril 2009

Industrial Heritage in Mexico City

Chapitre 1. La Plaza Loreto à Mexico City



En mission au Mexique pour deux semaines pour le master Erasmus Mundus TPTI, je découvre grâce aux collègues mexicains de l'UNAM, Sergio Niccolai et Norma Susana Ortega, la très réhabilitation de la fabrique de papier Loreto y Pena Sobre. L'endroit, connu maintenant sous le nom de Plaza Loreto, se situe entre les avenues Revolucion et Rio Magdalena. Réhabilitation impertinente au regard des critères européens : privée, ô combien, puisque l'oeuvre de Carlos Slim, la première fortune mondiale (selon un classement qui n'est pas de Shangai), commerciale à souhait, mais aussi culturelle en diable, et remarquablement agencée. On y trouve des magasins, des cinémas, un gymnase, et... le musée Soumaya, qui abrite, entre autres, la plus importante collection d'oeuvres de Rodin en Amérique Latine.

L'endroit est passant, accueillant, populaire, agréable aussi au regard du climat. Il est aussi documenté historiquement, avec le maintien volontaire des structures des anciens ateliers, et dans la cafétéria, d'une machine à papier éponyme du site.
L'usine, en effet, qui a fonctionné près de 80 années, de 1906 à 1986, fut l'une des plus grandes usines à papier d'Amérique Latine. Son fondateur : Alberto Lenz, venu d'Allemagne, arrivé au Mexique en 1890. Encore qu'il ne s'agisse pas exactement d'une fondation : un moulin à papier l'avait précédé de 1760 à 1882 (Victoria Novelo, "Fabricas de Papel", Arqueologia de la Industria en Mexico, Museo Nacional de Culturas Populares, Coyoacan, 1983 ou 1984). La réhabilitation a fait évoluer le site de friche industrielle en lieu commercial et culturel, sans détruire bien au contraire, la trace de l'activité industrielle. Carlos Slim a réhabilité d'autres sites de cette manière. A tout prendre : n'est-ce pas du "win-win", comme on dit aujourd'hui... ? Dans une ville, il est vrai, forte de vingt millions d'habitants et dont l'économie foncière dépend, entre autres, d'une géologie et d'un environnement volcanique avec une activité sismique marquée qui rend difficile la multiplication des buildings ... Pourquoi "win-win ? Parce que affirmation des racines entrepreneuriales après le virage "post-industriel"; affirmation quasi à l'ancienne, dans la lignée de l'évergétisme, d'une puissance entrepreneuriale qui "offre" au public un lieu d'emplettes, de loisir et de culture.. ; et prise en charge du lieu par le public qui s'y plaît et le rend vivant. On ne visite pas Rodin, on le côtoie, en allant au cinéma, dans une ambiance "post-industrielle". L'impertinence est là. Qu'un entrepreneur, richissime de surcroît, valorise son patrimoine, dans tous les sens du terme, avec un zeste de mécénat, ne manquera pas, chez tout bon français, d'engendrer soupçon et méfiance. Qu'importe. Il est agréable d'imaginer qu'un lieu puisse exister, ("anywhere out of the world ?") où un entrepreneur considère que ce qui compte de l'argent qu'il amasse, c'est aussi la valeur que lui donnent le social et le patrimonial - au sens public, cette fois.... On se prend à rêver aussi de ce qu'aurait pu donner autour de l'Ile Seguin une réhabilitation élégamment orchestrée par Renaut et Pinault, où le "doux commerce" (et non le marketing effréné) aurait côtoyé l'art contemporain, le sport, le cinéma et la douceur d'un patio à l'ancienne... Hélas, l'élégance nous a quittés... A coup sûr, l'histoire s'écrira plus tard, des virages ratés de ce qui (re?)devient chaque jour un peu plus l'"Etat français"...

jeudi 1 janvier 2009

Le Patrimoine, antidote de la disparition ?

La disparition nous environne.
Elle est partout : disparition propre à la nature humaine que ce soit après vieillesse, maladie, accident ou par fait de guerre déclarée ou larvée, ou encore cette sorte de disparition impensable et néanmoins multipliée, qui prend forme d'éradication, de génocide et blesse en leurs tréfonds des pans entiers de civilisation, de culture, de peuples et de nations; disparition provoquée par une brutalité de la nature, tremblement de terre, tsunami, irruption volcanique; celle, à l'endroit de la nature, venue de l'activité de l'homme avec le vivant qui s'amenuise, les espèces végétales, animales des plus étranges aux plus communes. Celle enfin, fruit de l'activité humaine qui met fin à l'activité humaine : disparition depuis trois décennies de pans entiers du tissu productif en Europe, agriculture et industrie avec, en France, un tissu productif qui, à force de s'élimer, présente une transparence proche de la rupture...
Singulière ou totale, la disparition est, en quelque sorte, le destin de l'humanité. C'est un fait anthropologique, que l'humain spontanément prend et traite tel depuis qu'il construit son humanité Depuis la nuit des temps, il met en oeuvre ce qui lui permet de faire face et de le dépasser. Moyens matériels qu'il décline en fonction de la complexité du monde dans lequel il vit : totems, tombes, monuments commémoratifs ; moyens immatériels, récits, méta-récits, poèmes, tragédies qu'il élabore, qu'il transmet comme tombeaux d'un autre genre. L'homme s'est doté de fonctions mémorielles et de fonctions imaginatives qui le distingue des autres êtres vivant et, on le sait maintenant, qui fondent son humanité bien plus que l'outil matériel. Le développement de la fonction métaphorique, qui est l'un des apprentissages essentiel de l'enfant, donne à l'homme les moyens de tisser les chaînes de l'avenir en usant des trames du passé. Dire, avec Arnold Von Genep que tout mythe est mythe des origines quoiqu'on sache aujourd'hui que le mythe est en perpétuel renouvellement, c'est détecter cette capacité humaine à poursuivre l'aventure en réactualisant incessamment le passé.
Qu'en est-il, alors, en ce monde où les méta-récits collectifs semblent ne plus devoir fonctionner ? L'écart s'est progressivement accru entre une conscience de plus en plus aiguë de la disparition et l'évanescence des outils habituels, des modalités ancestrales de sa gestion. La disparition par un singulier retournement, a fini par porter sur les moyens qu'avait construit l'humain pour l'affronter. En regard, toutefois, des formes conscientes d'historicité ont émergé. Historicité... Le concept, vulgarisé par François Hartog dans son ouvrage Régimes d'Historicité. présentisme et expériences du temps, a été élaboré entre XIXe et XXe siècle par de grands philosophes : W. Dilthey, M. Heidegger, H. G. Gadamer et P. Ricoeur. L'historicité c'est d'abord le caractère de ce qui est historique, par rapport à ce qui ne l'est pas (Jean Grondin, professeur à l'Université du Québec à Montréal, en propose une définition claire et bien utile dans le Dictionnaire des sciences humaines). Le terme dans ce cas renvoie à la positivité du fait en tant que certitude de la survenue de l'événement. Comment, toutefois juger de ce qui est historique par rapport à ce qui ne l'est pas ? Difficile problème, dont Lucien Febvre traite abondamment lorsqu'il explique que l'"historien fabrique ses sources", et que "les archives ne sont pas des greniers à faits" (Combats pour l'Histoire). Chacun intuitivement, distingue ce qui est historique et de ce qui ne l'est pas. Mais il est moins aisé de comprendre que cette distinction évolue, qu'elle se modifie en fonction d'une multiplicité de facteurs, au rang desquels le vécu, l'expérience, individuelle et sociale. La compréhension, individuelle ou collective, que l'être se fait du monde évolue, et l'amène en retour, individuellement ou collectivement, à revisiter le passé, à le ré-interpréter. Cette aptitude à à la ré-interprétation des faits, en fonction ou sous le coup d'expériences nouvelles, différentes, conduit directement au deuxième sens du terme : historicité. L'être humain, en tant qu'être pensant, en temps qu'être interprétant, en tant qu'être symbolisant, est historique par essence. L'homme évolue dans et par une triple temporalité : celle de son existence, individuelle, celle du contexte dans lequel il évolue, celle des représentations qui l'animent, auxquelles ils se heurtent. Il est revenu à Hans-Georg Gadamer (1900-2002) d'explorer et de définir cette historicité, dans son ouvrage Vérité et méthode, paru en 1960. A l'instar de ce qu'expliquait déjà Lucien Febvre, Gadamer y rappelle la nécessité qu'il y a pour l'historien d'employer une méthode qui l'aide à tenir en échec ses préjugés historiques. Parce que "toute compréhension se trouve aiguillée par des anticipations de sens (ou des préjugés)." Parce que "toujours fusionnent les horizons de l'interprète et de la chose à comprendre." En clair, l'historien se doit sans cesse de démêler entre sa propre historicité - ce contexte individuel, familial, sociétal duquel il reçoit ses outils de pensée et à partir duquel il en forge d'autres, et l'historicité de son objet : ces outils de pensée qui s'offrent ou s'offraient au sujet qu'il étudie, dans le temps et le lieu que ce sujet habitait. Car la traversée du temps et sa compréhension ne sont pas les mêmes selon les endroits, selon les sociétés.
Voilà pourquoi François Hartog a raison de faire de la notion de « régime historique » cet instrument heuristique qui permet de s'interroger sur les modes d'articulation des trois catégories du passé, du présent et du futur..., en partant des catégories elles-mêmes, et de la façon dont leurs articulations ont varié selon les lieux et les époques." (Vox-poetica, entretien avec Annick Louis). Mais, tout à son souci d'y raccrocher l'autre concept de présentisme qui lui est propre, il n'évite pas l'aporie, en limitant l'approche à une modalité d'inscription dans l'histoire en instituant par contre-coup, une a-historicité de l'histoire elle-même... L'historicité est au contraire la modalité d'être de l'humain, cette condition qui le relie inéluctablement au temps, d'abord et avant, temps de son passage dans le monde. La relation passé/présent/avenir est un fait anthropologique massif. Si l'historicité est à la fois le fondement de la condition humaine, son être-au-monde, et les modalités de son expression, son étude renvoie à la manière dont un peuple élabore sa relation à la temporalité, la manière dont une nation, un clan, une ethnie comprend, élabore, recompose sa vision du monde. Toute société humaine s'inscrit dans deux histoires, celle qu'elle subit et celle qu'elle élabore. C'est cette dernière qui la définit et qui exprime sa relation à la temporalité. Elle est universelle dans son fonds, mais contingente dans sa forme. Elle est ce lieu, cet espace mental où dans un temps, à un moment donné, un groupe, un établissement humain au sens anthropologique du terme, déroule, élabore sa relation à la temporalité, sans obligatoirement la régir : relation passive plus souvent qu'active, vécue comme un héritage, avec la force d'évidence que présente une relation au monde, et dans lesquels interfèrent l'individu, la société et les représentations qui les animent. L'historicité est donc moins un ensemble de règles, de facteurs qui caractérisent le fonctionnement, le cours de quelque chose que le lieu d'interactions dynamiques d'instances parfois conflictuelles. C'est davantage une topique qu'un régime.
Quoiqu'il en soit, régime ou topique, un point fait consensus : les modalités de l'historicité dans notre société, se sont récemment modifiées. Tout au long du XIXe siècle et jusqu'après la seconde guerre mondiale, la science historique a été l'outil majeur d'inscription des sociétés européennes dans leurs temporalités. On parlait du sens de l'histoire et on y croyait. Ce moment est passé. Une topique nouvelle est apparue dans les années 1980, qui s'est généralisée irrésistiblement. La temporalité du monde s'appréhende désormais au moyen du tryptique histoire/mémoire/patrimoine, quoique ce soit le plus souvent dans une semi-conscience. Le patrimoine industriel, l'un des premiers objets déclarés de l'approche patrimoniale, s'est trouvé pris d'emblée, en dynamique et en tension, dans ce triptyque, dans cette topique. Voilà pourquoi, conformément à l'enseignement de L. Febvre et à celui des philosophes, on ne peut comprendre ce qui entre en jeu dans le patrimoine industriel sans avoir au préalable défini chacune des instances qui en constitue le fondement, sans les avoir situé les unes par rapport aux autres.
La mémoire, tout d'abord, sans quoi il n'y a ni société humaine, ni passé. Ses fondements sont biologiques. Que son origine soit génique ou neuro-chimique, elle est cette faculté que possède le vivant à garder traces, à répéter, à transmettre. Un grand singe sait organiser ses actes en fonction d'un besoin futur, il peut tenir compte de circonstances absentes. Et sa capacité d'adaptation ne repose pas seulement sur la mémorisation induite par l'acte. Il agit en intégrant ce que sait autrui : il sait agir collectivement. Mais il ne peut évaluer l'inobservable, il ne peut par exemple, imaginer un mécanisme. Et quand il coopère, il ne cherche pas à informer; il ne montre pas. "Expliquer l'observable par l'inobservable serait donc une spécificité humaine" (Thierry Bernard, La raison des singes, Pour la Science, octobre 2007). Expliquer, c'est-à-dire développer une conception du monde et la transmettre, en mettant en jeu l'absence et le souvenir commun, caractérise l'humain. La mémoire, par essence, relève de l'anthropologie. Elle donne à l'homme cette capacité de symbolisation, qui est dans son fondement, une capacité à figurer l’absent, à se le représenter par des artefacts. Ces artefacts sont matériels, concrets, palpables ; ce sont aussi, conjointement ou de manière complémentaire des artefacts de pensée, comme les mythes, les épopées, régulièrement mises en scène, rejoués dans des cérémonies collectives. L’absent ainsi représenté, ce sont les ancêtres, ce sont les territoires d’où la tribu, la clan, le groupe, la famille est originaire et qu’elle a dû quitter. Ces cérémonies mémorielles peuvent aussi servir à ramener en mémoire la mesure du territoire que l’on domine, ses réalités et ses dangers, ou encore, à faire vivre le territoire donné dans la totalité de ses dimensions, utilitaires et sacrées,. matérielles et fantasmatiques. Un exemple célèbre et saisissant de cette inscription mémorielle de l'identité physique d'un peuple et de son territoire, ce sont les "songlines", les "pistes chantées" aborigènes à la fois la descriptiond'un chemin pour le voyage à pied, et récit mythique narrant la création de chemin dont tout membre de tribu détient un couplet en mémoire. La mémoire intervient de plusieurs manières dans les actions humaines : d'elle dépend la transmission, qui fut d'abord orale rappelons-le, et la formation identitaire ; elle autorise la mobilisation du passé pour penser le futur, qui est en soi scandaleux, risqué puisqu’il s’agit d’oser défier, aller vers l’inconnu ; elle autorise l'élaboration et la re-élaboration des identités, dans une recomposition où le couple mémoire/ oubli joue autant que la mémoire seule. Oublier fait partie du travail de mémoire, et souvent de l'oubli, naît la re-mémoration. Un travail que que l'excès de commémoration peut étouffer. Voilà pourquoi, il n'est pas judicieux de parler de « devoir de mémoire ». Il faudrait plus exactement parler du devoir de laisser se faire le travail de mémoire. Le pire qui puisse arriver en effet, n'est pas l'oubli, c'est le déni.
Joël Candau, dans Mémoire et identité, distingue trois types de mémoire : la mémoire des gestes, la mémoire proprement dite, et la "méta-mémoire", qui est la représentation que chacun se fait de sa mémoire, à partir de laquelle se développe la mémoire collective. Puis, il différencie entre "société à mémoire forte" et "société à mémoire faible" au rang desquelles il place nos sociétés "post-modernes". L'absence de méta-récits identitaires et structurants - nous n'avons pour seul Odyssée à nous réciter que l'Ulysse 31 de nos enfants - induit en retour la multiplication des artefacts mémoriels. Généalogie et micro-muséologie sont le symptômes de cette faiblesse mémorielle. La distinction rejoint celle que j'ai pu établir en analysant les réussites et les déboires de l'Association pour le Patrimoine Minier et Métallurgie Armoricain, l'APMA, qui oeuvra en Bretagne dans les années 1990, entre "mémoire vive" et "mémoire éteinte". Tout repose à vrai dire sur le récit, ce que Paul Ricoeur qualifie à juste titre d'identité narrative, cette propension, pour ne pas dire cette qualité, qu'à l'être humain à construire son identité en se racontant, en racontant et en se racontant ce qu'il est. J'ai pu montrer comment de tels récits circulent y compris autour du patrimoine industriel. Et, le bilan de dix années de travail sur le terrain, c'est que l'historien est rarement convoqué quand la mémoire reste vive, c'est-à-dire lorsque les communautés, déracinées ou non, transmettent par récit, le souvenir de ce qui les relie identitairement au passé, de ce qui les identifie. Tandis que l'historien est convoqué pour pallier l'absence de mémoire, pour construire une "mémoire éteinte" : mémoire parce que les traces sont là encore du passé : toponymes ou patronymes par exemple, mais des traces sans paroles, sans mots pour les évoquer et les transmettre. La relation avec l'historien, souvent passionnée dans ses débuts, se dégrade bien vite. Car, ce qui est recherché est une manière d'identité, non une objectivation.
Disons le abruptement : Il ne peut y avoir de sociétés sans mémoire; tandis qu’il est des sociétés humaines sans histoire. Qu'est-ce en effet que l'histoire ? Un mode d’objectivation du passé dont l’élaboration repose sur une technique elle-même objectivante : l’écriture. Il n'est d'histoire sans volonté d'objectivation du passé, et il n'est de possibilité d'objectivation du passé sans écriture. L'écriture est en soi un dépôt de mémoire, ces "sources" dont l'historien fait son miel. Cela ne signifie pas que les sociétés sans écriture soient des sociétés sans histoire. Cela signifie qu'il n'est d'objectivation de cette histoire, d'objectivation hors mémoire, sans cet outil d'objectivation qu'est l'écriture. Je ne m'étendrai pas ici sur ce qui constitue l'histoire. Je rappellerai simplement qu'elle n'est pas un "roman vrai", comme a pu l'écrire Paul Veyne. Cela ne se peut, en bonne logique, parce qu'il n'existe pas de "roman faux"; mais cela ne se peut non plus, parce que les deux récits, celui des romanciers et celui des historiens ne relèvent pas de la même intentionnalité. Le roman est l'expression esthétique de la subjectivité, il travaille à d'atteindre l'universel par l'expression d'une singularité; le récit historique est la mise en scène au plus près de sa vérité d'un moment passé; il travaille moins à atteindre l'universel que reconstituer les conditions d'existence de l'action et de la pensée humaine dans un lieu et à une époque donnée. Le romancier s'adresse à l'affect; l'historien à l'intellect. Ce pourquoi il rompt avec la mémoire.
L'histoire est le moyen que les sociétés complexes se donnent pour appréhender le passé. C'est par définition une science sociale, susceptible de donner sens à l'action humaine, par les éléments qu'elle met à disposition: l'histoire est explication et interprétation des événements, compréhension de la manière dont les sociétés évoluent, rappel objectif de ce qu'elles ont été. On connaît aujourd'hui la complication des moteurs sociaux. On parle souvent, après Bernard Lepetit, de "feuilletage de temporalités". Avec raison, quoique l'écheveau soit une meilleure métaphore. On peut, en effet, avec cet outil de pensée, reconnaître que les temporalités de l'économie, du politique, du social, du culturel, du technique, tout ce qui structure les sociétés humaines s'étirent et se nouent comme autant de fils, comme autant d'ondes, engendrant des dynamiques différenciées. C'est comprendre qu'aucun de ces éléments structurants n'avancent du même pas; qu'ils peuvent être diversement facteurs d'accélération ou d'inertie; être à la traîne ou devenir des éléments moteurs. C'est reconnaître également qu'au sein des groupes sociaux, qu'au sein des institutions une dynamique des représentations existe et se déploie, distincte de la dynamique de l'action, avec le lot qui en découle d'accélérations, inerties, de blocages, d'explosion. L'histoire est cette science qui s'attache à décrypter ce jeu des temporalités, à les définir et à les expliquer, nonobstant le fait qu'elle est conflictuelle par essence, qu'en elle s'originent les conflits entre passé historique et passé idéologique; entre passé historique et passé mémoriel.
La notion de "patrimoine" est autrement plus difficile et délicate d'usage car elle ne relève pas du même registre que les deux autres notions. La mémoire relève du registre anthropologique, l'Histoire du registre scientifique. Le Patrimoine appartient au registre de l'usage social. Il a pour domaine originel, le droit privé, qui demeure son domaine premier. Parler de patrimoine dans le vocabulaire courant, c'est d'abord désigner l'ensemble des biens hérités ou réunis et conservés et que l'on transmet aux descendants. Disposer d'un patrimoine, c'est disposer d'un bien, de valeurs susceptibles d'être augmentées ou diminuées, susceptibles d'être transmises. On possède un patrimoine, on l'entretient ou pas, on le fait fructifier ou pas; dans tous les cas, positif ou négatif, on le transmet. Plusieurs réflexions s'imposent dès lors :
  1. On voit comment le terme se rattache aux précédents. Dans les trois cas, il y a relation au passé ; dans les trois cas, il y a constitution et transmission : constitution et transmission de souvenir et d'identité pour la mémoire; constitution et transmission de connaissances objectives pour l'histoire, constitution et transmission de richesses pour le patrimoine.
  2. La synergie a pu s'établir entre les trois termes, entre les trois instances, lorsque la notion "patrimoine" s'est élargie au-delà du droit privé pour s'appliquer à l'ensemble de ce qui peut se transmettre sous des formes matérielles et immatérielles : patrimoine génétique, patrimoine culturel. Ce glissement de sens, débuté au XIXe siècle avec l'invention du « Monument Historique », s'est imposé au Xxe siècle irrésistiblement : d'abord en réaction aux destructions de grands monuments lors des guerres, ensuite en réactions aux questions posées par l'épuisement des ressources naturelles. Le patrimoine est devenu ce qui est transmis à une personne, une collectivité, par les ancêtres, les générations précédentes, et qui est considéré comme un héritage commun. L'étape essentielle a été franchi en 1972, à la conférence des Nations-Unies à Stockholm, en Suède, ou furent définis les fondements de la protection du patrimoine culturel et naturel d'une valeur universelle exceptionnelle.
  3. Cet élargissement n'a pas été sans effet sur la notion : outre qu'il oblige à l'arbitrage, celui nécessaire pour décider du caractère exceptionnel ou non de monuments, d'ensembles ou de sites, il renforce singulièrement le lien entre ressources et protection du fait qu'il en vient à donner à des biens, la qualité d'inaliénabilité quant au fonds, d'usufruit quant à l'usage. Une nation souveraine, lorsqu'elle signe la convention de l'UNESCO, « reconnaît l'obligation d'assurer l'identification, la protection, la conservation, la mise en valeur et la transmission aux générations futures du patrimoine culturel et naturel » (Convention Unesco). On mesure l'ampleur de la contrainte : contrairement à un propriétaire qui peut dilapider son patrimoine, une entité juridique nouvelle, l'humanité, très exactement, « les peuples du monde », en tant que personne morale globale représentée par l'Unesco, se donne pour droit d'utiliser les biens communs à tous, et pour devoir la transmission de ces biens aux générations futures. Ce faisant, le patrimoine cesse d'être exclusivement ce moyen social qui atteste du droit à posséder et à jouir d'un bien dans la durée; il devient cette durée, il l'institue en même temps qu'il en atteste matériellement. En corollaire, mémoire et histoire deviennent les outils de l'expertise indispensable à l'arbitrage. Les enjeux étaient suffisamment lourds pour qu'un nouveau régime d'historicité s'instaurât subrepticement qui détrôna l'histoire de la position qu'elle occupait pour à la fois rapporter sur le passé et donner sens au présent. C'est désormais le patrimoine qui est le plus souvent spontanénement requis désormais pour faire le lien entre passé, présent et futur, au nom de la dynamique de conservation. La notion, il est vrai, parce que plus malléable, est en harmonie avec le marketing culturel, dont se nourrit désormais abondamment, l'économie du pays.
L'évolution n'épargne pas le patrimoine industriel : Qu'est-il, en effet, stricto sensu ? L'ensemble des biens détenus par un chef d'entreprise travaillant dans le secteur industriel, personne privée ou morale, qu'il est supposé faire fructifier, qui est aussi une mesure de sa fortune, et qu'il est supposé transmettre. Qu'est-ce que le patrimoine industriel au sens élargi ? « Le patrimoine industriel est constitué des traces, plus ou moins bien préservées, de son fonctionnement et de son insertion dans le paysage ou dans la société. Il parle d’une histoire inscrite non seulement dans les statistiques, les enquêtes, les comptabilités, mais aussi dans l’espace à trois dimensions, dans la vision d’une population, dans des vies quotidiennes » (Bergeron, Dorel-Ferré, 1996, p. 5). On mesure, à la confrontation des définitions, l'ampleur du glissement et sa violence, presque. D'un coté des biens mesurant une fortune; de l'autre, des traces préservées de fonctionnement, d'insertion dans un lieu. Entre les deux, un fait, une béance : la fermeture d'un lieu de travail, qui toujours se solde par la perte de l'emploi, et bien souvent par la mise à mal de l'économie locale; une fermeture qui parfois, mais pas obligatoirement, a signifié la ruine de l'industriel. Olivier Kourchid détermine très justement l'enjeu de la transformation : patrimonialiser l'industrie, c'est opérer « un transfert d'attributions permettant un discours et une action au nom d'autrui ». On comprend dès lors que ce processus, qui consiste à faire de l'industrie un bien commun à tous, et devant être transmis pour la valeur qu'elle est susceptible de représenter aux yeux des générations futures alors même que la dite industrie vient de perdre toute valeur matérielle tandis que le terrain qu'elle occupait en possède, n'aille pas de soi. Parce que, qu'on le veuille ou non, la fermeture d'une usine représente socialement au mieux un échec, au pire une fuite. Par ailleurs, le processus suppose, pour sa réalisation apaisée, un positionnement également apaisé de l'entrepreneur ès qualités, dans la cité, ce qui est loin d'être le cas dans notre pays. Parce que la sauvegarde d'un espace économiquement vide, suppose à son endroit, une valorisation culturelle ou sociale, une valeur publique supérieure à la simple valeur foncière. Parce que, enfin, la profondeur et la brutalité de la crise économique des années 1980-2000, n'ont pas touché les seuls ouvriers : les entrepreneurs eux aussi, ont du faire face à la modification de la relation à 'industrie qu'a induite la mise en système des nouvelles techniques, la globalisation et la dématérialisation des modes de production qui en est résulté. La vague de démolition et d'arasement qui a accompagné la fermeture des usines, dans la décennie 85-95 ne trouve pas seulement son origine dans la brutalité patronale, ni même dans la nécessité qu'il y avait à se débarrasser rapidement de friches coûteuses à l'entretien – après tout, Renault a montré avec l'Ile Seguin que d'autres alternatives étaient possibles. Cela correspondait aussi à la nécessité pour l'entrepreneur de mettre fin matériellement à des modalités de compréhension de l'industrie vieilles de plusieurs siècles. Nul, dans le secteur industriel, n'a eu le privilège du deuil dans ces décennies terribles de la fin du Xxe siècle.
Certainement l'historien des générations futures rendra compte de l'extraordinaire foisonnement qui a environné la disparition des grands bassins industriels français. Le fracas qui a entouré la mort de ces mastodontes productifs : bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais, vallées sidérurgiques de la Lorraine, bassins industriels des Cévennes : Decazeville, Alès, chantiers de construction navale, et autres, fut bien plus que social. Les associations fleurirent, tout une génération d'intellectuels et d'artistes se démenèrent, gens du crû, intellectuels peu ou prou impliqués dans l'histoire industrielle, dans la sociologie, dans l'ethnologie des techniques pour témoigner, accompagner, enregistrer, sauvegarder, pour maintenir coûte que coûte si ce n'est l'industrie, du moins ce qu'elle avait structuré autour d'elle, de savoir-faire, de paysages, de lien social, d'humanité, de souffrances, de vie. Et contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, le patrimoine industriel dans l'acception qu'on lui connaît désormais, ne fut pas le premier convoqué. A dire vrai, la notion existait à peine. Il fut question essentiellement de sauvegarde. L'Ecomusée du Creusot, fondé en 1973, en fit son maître mot, et de manière magistrale bien a-delà de ce que parler de patrimoine industriel a ensuite signifié. Dans un court texte paru quatre ans plus tard, Marcel Evrard explique le projet, à cette date exotique à bien des égards. S'agissait-il de sauver des bâtiments, une usine, de garder traces d'espaces ? Pas véritablement et l'on peut regretter qu'il ne reste rien ou presque au Creusot qui témoigne in situ de ce que fut ce géant de l'industrie sidérurgique, rien dans la plaine des Riaux, redevenue quelconque pour rappeler matériellement, qu'est née là une discipline scientifique nouvelle, la métallographie; rien non plus pour illustrer l'emprise de l'entreprise sur le territoire environnant. L'écomusée se plaçait ailleurs, dans l'analyse et la sauvegarde des spécificités culturelles et sociales d'un territoire; mieux : considérer le « moment Schneider » dans l'histoire de ce territoire, appréhender ce qui avant, pendant ce « moment » avait structuré ce territoire, et comment ces structures pouvaient évoluer. Il semblait, avec un tel concept, qu'on pouvait envisager la « disparition policée » d'un secteur structurant de l'économie d'une région, en gardant au-delà du structurant, la forme sociale qui en avait résulté et l'utiliser pour le futur de l'évolution économique, pour l'émergences de nouveaux dynamismes. « Pour entraîner à agir sur l'environnement global, 1'Ecomusée de la communauté manifeste les habituelles préoccupations muséales : inventaire, sauvegarde, conservation, mise en valeur du patrimoine culturel, ce dernier étant entendu au sens le plus large et appartenant à toutes les couches de la population. Celle-ci est invitée à le découvrir et à le faire revivre sur les lieux, non pour le plaisir de la reconstitution ou pour trouver refuge dans le passé, mais pour mettre en évidence, à travers la radiographie de sa mémoire collective, les facteurs positifs qui ont forgé sa personnalité ou les facteurs négatifs qui ont enrayé son développement. » (Marcel Evrard, 1977).
Dans une région d'industrie « à la française », je veux dire d'industries intégrées pour le meilleur et pour le dire dans un milieu rural, la tension ville/campagne était le maître-mot de l'architecture sociale à analyser dans son passé, son présent et son futur. Dans cette configuration, sauvegarder l'héritage industriel ne signifiait ni la fossilisation des traces d'un moment industriel, ni sa disparition, mais, comme l'écrit très justement Olivier Kourchid, « une forme de mobilisation collective pour défendre l'outil de travail devenu autre » et un outil de sauvegarde de la « mémoire opératoire indispensable à la reproduction des sociétés », que véhicule entre autres le langage, et qui prend appui sur la mémoire collective et son objectivation muséale, historique, ethnologique. « En tous les cas, ce sont les mêmes spécialistes du musée qui collaborent avec les habitants. Il n'y a pas d'animateurs de milieu. L'écologiste s'occupe aussi bien du barrage de la Sonne que des itinéraires forestiers, de la suppression du bocage que des clubs scolaires, des nuisances des fumées de l'usine sur les pâturages, etc. ; le technologue collecte, étudie, sauvegarde outils, machines, bâtiments agricoles, artisanaux, préindustriels, industriels ; l'inventaire architectural recense habitats ruraux et habitats ouvriers ; l'archiviste travaille sur les archives industrielles de Creusot-Loire, des Houillères, de la Tuilerie de Montchanin, mais aussi sur celles de toutes les communes ; les monographies, autobiographies, publications diverses qu'il rassemble rendant compte du passage de l'état rural à la ville, de la main-d'oeuvre agricole à la mine et l'usine, de l'histoire paysanne à l'histoire ouvrière ; de même en ce qui concerne les arts et traditions populaires, objets, parlers locaux, etc. » C'est ce qu'aurait dû être à proprement parler le patrimoine industriel, ce qu'il est à souhaiter qu'il devienne.
Les conditions historiques, savoir le choc induit par la disparition quasi-simultanée de tous les grands bassins industriels dans un pays traditionnellement structuré dans une relation conflictuelle, en même temps que la modification du régime d'historicité, ce glissement précédemment évoqué de la relation habituelle Histoire-Mémoire vers la triangulation Histoire/Mémoire/Patrimoine, poussèrent la sauvegarde de l'héritage industriel vers d'autres voies. Avec pour premier dommage collatéral, l'échec de l'archéologie industrielle, comme approche scientifique de cet héritage. En 1976, Maurice Daumas (1910-1984), élève de Bachelard, chimiste, historien des sciences, historien des techniques, au CNAM père du CDHT – Centre d'Histoire des Techniques - participait à la fondation de la revue L'Archéologie industrielle en France, et quatre ans plus tard, son ouvrage du même nom, après avoir impulsé un vaste programme de recherche sur Les Bâtiments à usage industriel. L'archéologie fut donc la première discipline convoquée pour garder témoignage des traces industrielles et les expliquer. L'idée en venait certes de la Grande-Bretagne, mais Maurice Daumas ne s'en saisit pas dans un seul souci de mode ou d'imitation. C'était pour lui, un moyen d'affirmer la nécessité qu'il y avait, pour qui s'intéressait à l'histoire de l'industrie, de travailler aussi à l'histoire des machines et des bâtiments, d'ajouter à l'approche intellectuelle, le sens et la compréhension du terrain. Ce fut un geste militant, un plaidoyer contre l'intellectualisme qui dominait l'Histoire de l'industrie. L'historien des sciences, auteur de l'histoire des instruments scientifiques, qui avait brillamment démontré que l'histoire des sciences avait progressé non seulement par les idées mais aussi par la capacité technique grandissante des artisans,, l'historien des techniques, co-fondateur en 1968 d'ICOHTEC - International Committee for the History of Technology- dont l'une des premières manifestations porta sur l'introduction des techniques dans les pays non-initiateurs (1970) pouvait-il penser autrement ? Ceci dit, soyons lucides : le désir de Maurice Daumas de voir se rejoindre autour de l'industrie, l'histoire économique, l'archéologie industrielle et l'histoire des techniques reste tout entier à réaliser. L'archéologie industrielle, à peine née, disparaissait dans les replis du patrimoine industriel, notion autrement plus aisée à manier, socialement, psychologiquement, intellectuellement, dans le contexte français des années 1980. Serge Chassagne parle à ce propos d'élargissement. J'y verrais quant à moi un infléchissement qui porta les historiens sur un terrain qui n'était pas le leur a priori. La caution politique, et la légitimté qu'elle donnait à la démarche, y fut pour beaucoup : aux rênes d'un pays ébranlé par la crise économique, le gouvernement de gauche voyait en la culture en outil de conciliation sociale (rapport Querrien, Pour une nouvelle politique du patrimoine, 1982). Le manque à gagner est certain. L'absence de l'archéologie industrielle, en tant que discipline rend malaisée la sauvegarde de la mémoire opératoire des grands processus industriels du Xxe siècle et minorise les quelques excellents travaux qui en relèvent en partie ou totalement. Jusqu'à peu, il est vrai, c'est-à-dire jusqu'à l'émergence de la gestion des connaissances (Knowledge management) induit par l'industrialisation croissante des processus cognitifs, innovation et conception entre autres, à peu près aucun des acteurs institutionnels majeurs, pas plus les syndicats (Lefebvre), que le patronat, et a fortiori la puissance publique, ne s'intéressaient à ce champ de la recherche historique.
L'histoire du Centre Historique Minier de Lewarde (Nord) témoigne du glissement vers le « tout-patrimoine ». En 1971, les Houillères du Bassin Nord Pas-de-Calais - HBNC, qui préparaient la fermeture de leurs mines, prirent la décision de sauvegarder une fosse et d'en faire un exemple régional sur le modèle allemand. On souhaita travailler avec Marcel Evrard ; on fit appel à l'expertise scientifique : Maurice Daumas et Jean Cuisenier qui dirigeait alors le musée des ATP. La constitution fut envisagée d'une équipe pluridisciplinaire regroupant des ingénieurs, sociologues. ethnologues, archéologues, historiens. Mais l'objectif de « travailler à la base, de réunir des chercheurs, des associations. des usagers et des travailleurs, et aussi constituer des collections d'objets significatifs » différait de la dynamique initiée au Creusot. Le choix du site se porte sur la fosse Delloye à Lewarde (Compagnie des Mines d'Aniche. puis Groupe de Douai), datant des années 1930 et fermée depuis 1971. Le projet est un projet d'ingénieur et son argumentaire explicite sur les orientations des représentations retenues : 1) "Delloye .., correspond à la vulgarisation la plus fréquente d'une exploitation houillère : chevalements, bâtiments plantés dans la mer des champs" ; 2) il faut « faire une présentation typique d'une époque révolue. » « Ce parti pris de transfiguration (1 propre ), et esthétisante du site , expliquent Olivier Kourchid et Hélène Menin, a pour corollaire, l'avantage )) de ne pas avoir de coron, ni de terril. ni d'industrie annexe (pas de lavoir). ni de chemin de fer (démonté). et qu'il est de petite taille, donc moins difficile à gérer. L'initiative de Lewarde présente aussi le bénéfice de faire d'une pierre trois coups : les H.B.N.P.C. y font une opération de reconversion ; sur un de leurs sites industriels ; et de surcroît dans le domaine de la pédagogie et de la culture scientifique et technique. » Le Centre Historique Minier (C.H.M.) est créé officiellement en novembre 1973. Une amicale du C.H.M. est constituée en 1976. un administrateur nommé en 1978 : c'est un ancien ingénieur du fond, devenu responsable des relations publiques des H.B.N.P.C.). Avouons-le : c'est pour large part, dans le Nord-Pas-de-Calais, et au Centre Historique Minier de Lewarde, qu'est née et que s'est fixée une forme de patrimonialisation donnant des lieux de travail industriel une image esthétisante, stylisée et pour tout dire mythifiée. Non pas que des formes de patrimonialisation qui cherchent ou ont cherché à à sauvegarder la mémoire du travail, des formes de patrimonialisation qui cherchent ou ont cherché à construire à partir du terrain une histoire des formes de l'industrie n'existent pas ou n'ont pas existé. Mais, ce ne sont pas ces formes qui tiennent le haut du pavé. D'autant que l'écomusée du Creusot, qui aurait pu jouer le rôle de contre-poids dans cet infléchissement général survenu dans les années 1979-1985, s'est lui-même quelque peu perdu dans les sables de l'intellectualisme puis de l'inertie. Tandis que l'Archéologie industrielle en France s'éloignait du programme que lui donnait son titre, s'intéressait de plus en plus à la sauvegarde du bâti et dédaignait la patrimonialisation des techniques et des savoir-faire, la revue Milieux, s'éloignait elle aussi du recueil de mémoire et des analyses de terrain au profit d'une réflexion très généraliste, de nature philosophique. Durant ce temps, le ministère de la culture ne parvint jamais véritablement à faire se rencontrer durablement le travail sur la mémoire des acteurs - pris en charge par la mission du patrimoine ethnologique, et le travail sur les architectures du travail - pris en charge par la cellule patrimoine industriel créée en 1983, et laissa en friche le terrain de l'archéologie industrielle sans comprendre qu'il y avait là des sources inestimables de compréhension scientifique et de valorisation territoriale. Il resta donc sur le terrain, les associations qui s'attelèrent, autant qu'elles le purent à la sauvegarde puis à la conservation, les collectivités territoriales qui hésitèrent entre désir de sauvegarde et destruction résignée ou pragmatique; et, dans un deuxième cercle, les universitaires qui s'attelèrent à la mise sur pied de formations, sans toutefois considérer l'épistémologie de la notion, sans entamer ne serait-ce qu'un débat de fond sur la signification du terme.
Incontestablement, le pays vit une nouvelle étape dans la désindustrialisation de son secteur secondaire. Après les grands bassins industriels, c'est au tour des PME d'affronter les faillites, de subir rachats et/ou fermetures. Simultanément, le secteur des services s'industrialise à grande vitesse . A court d'argent, le gouvernement a délégué aux collectivités territoriales, l'inventaire et la gestion du patrimoine culturel et matériel. Le marketing culturel devient une modalité forte du développement économique tandis que dans les musées locaux, la génération fondatrice, souvent des anciens ouvriers, cadres, ingénieurs, disparaissent. Ces réalités économiques, administratives, humaines, posent de nouveau crûment la question de la transmission et rendent urgente une re-définition de l'héritage industriel. Qu'entend-on par mémoire de l'industrie ? Quel type d'Histoire faut-il écrire ? Le patrimoine industriel relève-t-il de la pratique pure ? Commençons par rappeler ces évidences : On préserve un patrimoine, on écrit une histoire, on sauve une mémoire. Rappelons aussi que la mémoire n'est pas une, même lorsqu'elle est collective; qu'elle comprend l'oubli, à partir de quoi peut se faire la ré-interprétation, le renouveau.. Qu'on le veuille ou non, l'héritage industriel, ce sont d'abord les pratiques, les techniques, les savoir-faire, ceux de l'ensemble des métiers de l'industrie, entrepreneurs, ingénieurs, ouvriers. Ceci est de l'ordre de la mémoire, et l'erreur serait de considérer qu'il suffit pour garder un procédé en mémoire, de disposer des écrits techiques qui les concerne. Si cela était le cas, point serait besoin d'historiens des techniques, et l'histoire des techniques serait une discipline à ce point aisée que tous la pratiqueraient. Entendre un récit de métier l'enregistrer, comprendre le geste, le noter, permet d'appréhender l'implicite des techniques, que, par nature, l'écrit passe sous silence. La perte de ces savoir-faire peut s'avérer proprement catastrophique dans le long terme, alors que la pénurie menace une globalisation gourmande en matière énergétique, en pétrole tout particulièrement. La question de la sauvegarde est économique, ici, avant que d'être sociale ou culturelle – et on s'étonne véritablement qu'en France, plus souvent prête à brader qu'à protéger, si peu d'économistes ou de géographes, s'interrogent et prospectent à ce sujet. La mémoire, comme l'avait compris Marcel Evrard il y a trente ans, c'est aussi la mémoire sociale, l'inscription dans les pratiques sociales, dans les pratiques culturelles quotidiennes, des habitus imprimés par l'industrie, qu'il convient de repérer et de connaître parce qu'ils sont facteurs de blocage peut-être, mais tout aussi sûrement porteurs d'aptitude, facteurs de résilience, de capacité à rebondir. On comprend mal, là encore, que si peu d'études soient menées à ce propos.
Ceci renvoie au rôle social de l'historien qui travaille sur ces dépôts de mémoire, écrits, parlés, dessinés; qui les objective et les interprète. L'historien des techniques, par exemple, analyse la technique proprement dite, l'évolution des lignées et filières techniques, l'architecture des complexes techniques, leur possible articulation en systèmes, et l'interférence avec les autres structures sociales : politique, religieuse, sociale, économique, culturelle. Il analyse comment s'organise la pensée technique, détecte les lois du changement technique, les modalités de l'innovation : autant d'éléments dont on ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas enseignés dans les écoles qui forment les futurs industriels, ingénieurs, techniciens. Ceci étant, l'histoire a besoin d'auxiliaires : les recueils de mémoire en sont, mais aussi les réalisations patrimoniales et l'archéologie industrielle, qui aident à saisir la matérialité d'époques et de procédés. Inventaire et sauvegarde patrimoniales sont d'une absolue nécessité à condition toutefois de bien les mettre à leur place. Je ne partage pas complètement l'idée chère à Serge Chassagne d'un patrimoine, "vaste champ disciplinaire commun à bien des spécialistes de l'économie, de la société ou de ses productions, matérielles ou artistiques. » Il s'agit, à mon sens, plus exactement d'une approche relevant de la recherche appliquée et de la recherche-action. Les méthodes du savoir-patrimonialiser appartiennent à l'ingénierie culturelle au sens noble du terme : inventaire, constitution de collections, conservation, restauration, valorisation. Elles peuvent, à l'instar d'un certain journalisme, verser dans le marketing culturel, auquel cas il y aura répétition à l'envi de lieux communs collectifs, comme, par exemple, oublier les entreprises de moins de 10 ouvriers alors que plus de 50% de notre tissu industriel, toutes époques confondues, s'est composé, se compose d'entreprises de taille inférieure. La stérilité est inéluctable au bout d'un tel chemin. Elles peuvent, au contraire, opter pour l'étonnement et la remise en question qui accompagnent une recherche scientifique, de fait pluri-disciplinaire : histoire, histoire de l'art, archéologie, ethnologie... C'est appuyé sur les deux pratiques d'ingéniérie culturelle et de recherche action que le patrimoine industriel peut devenir lieu-ressource, à la fois pour la recherche et le développement, le tourisme et la pédagogie,l'économie des territoire et la compréhension des processus cognitifs productifs : conception, innovation, gestion des connaissances. Et valoriser ce temps d'avance que nous avons sur les pays émergents- le temps de la désindustrialisation, dont nous sommes théoriquement capable de mesurer les conséquences.
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