20 avril 2008

économie et patrimoine industriel : une conquête

Le patrimoine industriel comme vecteur de la reconquête économique, Marina Gasnier, Pierre Lamard (dir.) : voilà une publication, modeste mais intéressante, parce qu'elle fait voir de l'état actuel du patrimoine industriel . Deux approches, deux moments plutôt des études patrimoniales, s'y juxtaposent en effet. Avec, à l'origine, deux journées d'études organisées par les laboratoires Récits et Cresat, la première sur les friches industrielles, et la seconde, celle-ci sur la reconversion. Le but ? "poursuivre la réflexion entre théoriciens et praticiens..., affiner la problématique et participer de manière aussi pragmatique que possible au débat sur les questions de réhabilitation axées sur un créneau particulier." Le lecteur d'emblée s'interroge : peut-on envisager conjointement le pragmatisme de l'action et la réflexion théorique, sans poser la question de leur articulation ? Marina Gasnier, dans une introduction fort intelligente, résume clairement le problème : "il semble peu crédible à long terme de militer en faveur de la requalification du patrimoine industriel sans encourager et développer les rapports public/privé" (p. 16) et évoque, à propos du débat vif qui a suivi l'intervention de J.-C. Landwerlin, architecte et aménageur "la complexité latente, voire la crispation qui peut exister entre théoriciens et praticiens, et la difficulté de dépasser une certaine cristallisation, un figement des positions respectives" (p. 17) La table des matières confirme l'orientation affichée de pragmatisme, le refus de la "sacralisation patrimoniale" et de la réduction patrimoniale au muséal : sur les 14 interventions, 12 sont consacrées à des études de cas, présentation ou analyse : la zone sous-vosgienne (Raphaël Faveraux), la manufacture des tabacs (Paul Smith), le haut-fourneau de Vendresse (René Colinet), l'île de Nantes (Jean-Louis Kerouanton), Grasse (Maogan Chaigneau-Normand), la Ruhr (Monique Chapelle), Gournay-les-Usines (Clarisse Lorieux), la région lyonnaise (Nadine Halitim-Dubois), Cristel (Emmanuel Brugger), Okhra (Sophie Mariot) à quoi s'ajoutent en annexes deux travaux d'élèves-ingénieurs, l'un sur le puits Arthur de Buyer, l'autre sur la filature de laine de Malmerspach, tandis que côté théorie : 2 interventions proposent des analyses globales : "réaffectation économique et sens des lieux" de Bernard André et la conclusion de Louis Bergeron.
Or, ces deux interventions sont particulièrement instructives. Grâce à elles, l'on comprend la généalogie de la question, au sens où l'entendait Lucien Febvre. Bernard André dresse l'état des lieux : le "tout-muséal" a fait long feu. Aucune protection des bâtiments à terme n'est désormais dissociable de nouvelles assignations, de réinvestissements sociaux donc. Avec justesse, ils déclinent les facteurs favorables de reconversion : la structure architecturale des bâtiments conservés, leur localisation, le fait que ce sont le plus souvent des propriétés publiques. Et, avec justesse toujours, d'observer que le plus souvent, reconversion signifie assignation au tertiaire. Historiquement cela a du sens, de fait, puisqu'inéluctablement, nous assistons à l'industrialisation du secteur des services en même temps que le secteur secondaire nous quitte au profit de celui des pays émergents. Mais B. André s'interroge : ces reconversions sont-elles le fruit d'une conscience patrimoniale ? Non, à son sens, puisque, d'une part, ces bâtiments ne bénéficient pour la plupart d'aucune protection par les Monuments Historiques (p. 27); ils valent pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils offrent et non pour ce qu'ils ont été. Non encore, puisque, d'autre part, et cela vaut, y compris pour les bâtiments "protégés", ils sont intérieurement transformés, adaptés à leur nouvelle vocation économique, aux dépens des logiques de métiers qui leur avaient valu leurs agencements premiers. Et que dire, conclut-il du territoire que ces logiques de métiers ordonnaient ? Résumons : ces coquilles vides, désaffectées qu'étaient jusque-là les anciens bâtiments industriels, sont destinées désormais non plus à la démolition comme il était systématique il y a encore dix ans et contre quoi il fallait lutter, mais à la réaffectation. La question de la sauvegarde s'est donc déplacée du bâtiment lui-même vers son contenu et sa signification. Et, par contre-coup, voilà le patrimoine industriel, assigné à de nouvelles complaintes, à de nouvelles récriminations, et comme dessaisi de son objet. Il est clair désormais qu'il ne peut tout entier se muséifier; et quoiqu'il reprenne vie, c'est dans une logique - historique certes, puisque dans le fil de l'évolution que connaît l'économie (Nadine Halatim-Dubois) ; patrimoniale certes, mais en tant que patrimoine foncier, urbain (Clarisse Lorieux); mémorielle : très peu.
Il est frappant de voir cette synthèse prendre si peu en compte les interventions qui suivent. Pourtant, elles fournissent une partie de la réponse : pédagogie (René Colinet, Marina Gasnier), intelligence des lieux (Paul Smith, Jean-Louis Kérouanton, Maogan Chaigneau-Normand), économie culturelle (Monique Chapelle, Sophie Mariot), interaction mémoire/développement économique (Emmanuel Brugger, Clarisse Lorieux). L'ensemble témoigne d'un beau dynamisme et montrent les spécialistes en patrimoine industriel devenir acteurs de l'évolution économique, de l'aménagement du territoire. C'est là, fondamentalement, la signification du titre : contribuer à ce que les réhabilitations se fassent en toute conscience, comprendre que la conscience patrimoniale relève fondamentalement des acteurs et non des institutions - contribuer donc à la connaissance et de la transmission; bref, penser, construire l'ingénierie et l'économie du patrimoine, sachant comme l'observe avec justesse Clarisse Lorieux que la question de la conservation de la mémoire des lieux émergera inévitablement de leur réhabilitation (p. 114). Ce lien entre mémoire des savoir-faire et lieux de leur expression, Emmanuel Brugger, directeur général des usines Cristel à Fesches-le-Châtel, leader français des ustensiles de cuisine en inox massif, le met en œuvre en montrant combien les questions du patrimoine privé, celui de l'entrepreneur, du patrimoine technique, ô combien oublié dans cette histoire, celui enfin, du patrimoine public, trace matérielle de l'évolution économique et sociale du pays, sont étroitement liées. Cristel en effet a choisi la restructuration de son site plutôt que le déménagement, parce que "le déménagement du site risquait de voir fuir les personnes les personnes qui ont concouru au redémarrage du site et qui incarnaient le savoir-faire de Cristel... Déménager, c'était risquer de voir à nouveau les forces vives et le savoir faire partir... c'était risquer de se retrouver sur un site neuf certes, mais dépourvu de toute possibilité de produire ou de développer de nouveaux produits par manque de connaissances..." (p. 144). Une leçon - de développement durable...- que devraient méditer les entrepreneurs autant que les administrateurs...
Louis Bergeron, en regard, montre, à son insu, combien l'approche patrimoniale française s'est mal engagée en ses origines : " ce fut une grande victoire du début des années 1980 que de faire entrer le patrimoine industriel dans le champ général du patrimoine architectural de la France" (p. 163). Grande victoire... certes. Mais grand enfermement aussi, dans une approche exclusivement architecturale, aujourd'hui aboutie, désormais réalisée. Aménageurs et architectes s'en sont saisis. Comment dès lors, reprocher cette évolution que l'on réclamait hier ? En incriminant l'institution, cette double lacune qu'il repère en son sein, "de règles administratives qui n'imposent pas rigoureusement des consultations multilatérales préalables...;"; du " contenu et [du] style des formations donc sont issues les administrateurs et les techniciens de l'aménagement" (p. 166). En manière de réponse, l'annexe présente le travail de deux élèves-ingénieurs de l'UTBM. Je suivrai, au final, les promoteurs de ce petit ouvrage : le pragmatisme doit primer. A condition toutefois d'y intégrer la théorie, qui doit bouger, accompagner la pratique, plutôt que chercher à l'endiguer, à la fixer. Le moment est celui de l'expertise et de la gestion, de leur conjonction avec les horizons de la connaissances historique et de la mémoire technique. Un autre terrain, plus ardu que celui du "tout muséal" ou du "tout architectural", et sur lequel tout ou presque, reste à construire. L'ouvrage édité par Pierre Lamard et Marina Gasnier y contribue, sans conteste.

Crédit photographie et sitographie
Grands moulins de Paris :
portfolioPortfolio Michel Derouault, Urbanisme
le site à Nagram
Nantes :
Les Machines de l'Ile, avec photos de l'A.

13 avril 2008

Bain lisboète





Galilée : l'archive tuerait-elle le génie ?

C'est avec A. Koyré, contre P. Duhem, que n'inaugure une analyse de la pensée de Galilée faisant du Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde, la clé de voûte d'une doctrine unifiée. Contre Duhem, auquel A. Koyré reprochait de ne voir dans l'œuvre galiléenne qu'une "remise en forme de concept physiques et mathématiques en usage depuis le Moyen Age." (F. Chareix, op.cit infra)
L'historiographie galiléenne se divise donc entre les partisans de la radicalité absolue et ceux de la synthèse d'éléments développés avant lui. Se saisissant de la parution récente de trois nouveaux ouvrages, Galilée copernicien de Maurice Clavelin ; Galilée. Le "Dialogue sur les deux grands systèmes du monde" de Marta Spranzi; Galilée. Ecrits coperniciens, de Marta Spranzi et Philippe Hamou, Fabien Chareix, dans un article paru dans l'excellent revue Dix-septième siècle, s'inscrit dans la querelle qu'au demeurant il réduit à un problème de sources. L'argumentaire en effet incorpore désormais les manuscrits, carnets et traités non publiés, l'origine de l'oeuvre en somme, qui donne accès au Galilée élaborant et pas seulement au Galilée exposant.
Aurait-on désormais un Galilée "pur" celui de l'interprétation philosophique" et un Galilée "hybride et mêlé de l'histoire historienne de la science galiléenne", le Galilée de la "trace brouillée de l'archive" ? La pensée de F. Chareix est trop subtile et trop fine pour trancher aussi fermement. : bien évidemment, la pensée de Galilée s'appuyait sur le fond d'une trame historique, et bien évidemment, il sut, et ce fut pour une part son génie, à la fois s'appuyer sur la tradition aristotélicienne et consciemment la subvertir. Et s'il est un point sur lequel l'A. a totalement raison, c'est lorsqu'il qualifie de "positivisme contemporain" l'habitude prise par l'historiographie de n'analyser l'invention et l'évolution des modes de pensées scientifique et, ajouterais-je, technique qu'à l'horizon du social. Oui, la mise en exergue de cette monocausalité, quoiqu'elle donne l'image de la complexité du milieu auquel elle se réfère, est bien un un néo-positivisme dans lequel le "social" a pris le relais du "fait" et s'y assimile.
Mais de là à prétendre que "traiter du cas de Galilée comme on le fait avec les moyens ordinaires de l'histoire, où la présence et l'absence de l'archive sont tenues pour des preuves plus importantes que celles qui peuvent être obtenues par l'analyse pure des concepts, de leurs conditions de possibilité et de leurs parentés ou affinités logiques, dès lors donc que c'est la lettre qui prévaut sur l'esprit, il devient possible d'étayer une thèse telle que celle qui consiste à ne considérer la naissance réelle du copernicianisme de Galilée qu'à partir de 1610...", il y a un pas que l'auteur franchit inconsidérément. Que fait-il, en effet, par une telle affirmation, si ce n'est invalider d'un trait de plume toute démarche historique ?
L'épistémologue serait-il pris dans les rets d'une épistémologie repliée sur elle-même ? Comment expliquer autrement qu'on puisse confondre entre l'archive, trace des modalités de construction d'une pensée, et son interprétation ? L'archive est certes la condition de la connaissance historique, mais pas celle de son élaboration, autrement plus complexe. La philosophie ne vaudrait-elle que d'être une mathématique refoulée ? Comment interpréter autrement cette vision d'une science historique limitée au factuel de l'archive ? Sans doute F. Chareix n'a t-il pas lu Lucien Febvre qui dans les années 1930 déjà, s'insurgeait contre cette vision de l'archive comme "un grenier à faits". Enfin, au plan strict de la logique, peut-on envisager qu'on puisse en présence de l'archive, savoir ce qui en est absent ?
Alors, qu'apprend l'histoire sur la radicalité absolue ? Répondons brutalement, exagérément : qu'elle n'existe pas, sauf à se placer à l'échelle du divin, donc à sortir de l'histoire. 1) L'innovation, fût-elle de pensée, est par définition une hybridation. Toute radicalité s'appuie sur une antériorité dans laquelle elle s'insère et contre laquelle elle se définit. En l'occurrence, Copernic a précédé Galilée. 2) Pour être recevable, la radicalité suppose un minimum de consensus intellectuel, un minimum de "savoirs partagés". Qui existaient en l'occurence : rôle de l'expérience, primat de la méthode, prise de conscience de l'inexorabilité de la nature - fruit du travail de reconsidération des savoirs entrepris avec l'arrivée de l'imprimerie. Mais lui, osa conférer à ces savoirs partagés, un caractère de vérité absolue; il pensa et proposa les moyens d'y parvenir, et il s'y attacha, depuis Le Mechanice de 1597-1598 jusqu'aux Discorsi e Dimonstrazioni matematiche intorno a due scienze attenanti alla mecanica ed i movimenti locali, le Discours sur les sciences nouvelles, rédigé entre 1636 et 1638, qu'il considérait son grand œuvre. 3) La radicalité s'évalue moins en elle-même qu'à ses effets. En l'occurrence, ils furent ravageurs : le savant invalidait l'Eglise dans l'interprétation du monde - et nul ne put les arrêter, Eglise comprise. Il lui en coûta d'assumer la querelle de l'interprète.

Bibliographie :
Chareix F., « L'archive et le système. », Dix-septième siècle, 2006/3, n° 232, p. 523-528
Clavelin Maurice, Galilée copernicien, Albin Michel, 2004
Clavelin Maurice, La philosophie naturelle de Galilée, Paris PUF 1968, rééd. Albin Michel 1996
Spranzi Marta, Hamou Philippe, Galilée. Ecrits Coperniciens, Paris, Le livre de poche, 2004
Vérin Hélène , « Un lecteur intéressant », Cahiers de Science et Vie, Dossier Galilée, n°61, février 2001, p. 68-71
Büttner Jochen, Damerow Peter, Renn Jürgen, "Tracs of invisible giants : Shared Knowledge in Galileo's unpublished treatises, in J. Montesinos et C. Solis (ed.), Largo campo di filosofare, Eurosymposium Galileo 2001, Orotava, Fundaciun Canaria Orotava de la Historia de la Ciencia, 2001, p. 183-201

29 mars 2008

Les TICE, agents d'une nouvelle "écologie de la connaissance" ?



Je voudrais ici m'appesantir sur l'usage des TICE par le chercheur. Utiliser l'informatique fait partie désormais de notre métier : notre entrée en TICE s'est faite de deux manières : l'aide à la publication d'une part, le courriel d’autre part. L'ordinateur nous a dégagés des tâches fastidieuses qui étaient notre quotidien dans l'élaboration scientifique et la mise en forme de nos textes : traitements des données quantitatives; reprise des textes après saisie; grâce à lui nous avons bénéficié d'une souplesse nouvelle dans la réalisation de l'apparat critique, la pagination, la justification, la réalisation d'index et de tables de matières; enfin, la relation texte-image nous est devenue directement accessible. Puis, forts de la maîtrise du clavier, nous avons découvert les joies – et les dangers - de l'échange quasi-instantané, du dialogue hors espace si ce n'est totalement hors temps. Bien avant leur adoption dans l'entreprise, PAO et courrier électronique sont devenus des outils courants, indispensables même. Et voilà maintenant que nous apprenons chaque jour un peu plus à travailler avec les bibliothèques virtuelles que mettent à nos dispositions un nombre grandissant d'universités du monde entier.

Paradoxalement, cet engouement ne va pas jusqu'à la mise en ligne, de nos propres travaux. Certes la mise en ligne de revues électroniques augmente visiblement chaque jour un peu plus - je pense bien sûr au travail remarquable de Marin Dacos dans et autour de Calenda et revues.org, et nous avons appris, mi-forcés, mi-consentants, à mettre nos textes sur HAL, le site d'hyper-archives en ligne du CNRS. Mais il n'existe pas, en France, de forums, de liste de discussions entre chercheurs, du moins en Histoire, à l'instar de la très célèbre et très pratiquée H-France modérée aux Etats-Unis, et des très nombreuses listes qui regroupent les chercheurs d'un domaine et qui leur sert de "café de recherche". La seule véritable liste de discussion en Histoire que je connaisse en France, est celle des Clionautes, la liste des professeurs d'Histoire et Géographie enseignant en collèges et lycées. Quant aux listes d'origine universitaire, je pense en particulier à Athena, à la naissance de laquelle j'ai participé, il est plus pertinent de les qualifier de "e-vitrines", de listes d'information que de listes d'échanges entre chercheurs. L'usage des sites personnels et autres blogs est confidentielle dans notre profession, et, pour tout dire, entachée de suspicion. Quoique nous soyons un certain nombre à utiliser wikipedia, voire à participer à son écriture, il n'est en aucun cas, question de wiki. Et les facilités que procurent Google Docs, en dépit de toutes les facilités offertes pour la rédaction d'un texte commun, demeurent l'apanage de quelques happy few. On voit où gît le paradoxe : tandis que nous pratiquons chaque jour un peu plus la consultation en ligne des textes scientifiques, anciens et actuels, nous refusons majoritairement, la propre mise en ligne de nos textes ! Ou alors au compte-goutte. Il en résulte une distorsion considérable dans le savoir disponible en ligne, au profit bien sûr des textes proposés par les communautés de chercheurs en sciences sociales habitués à travailler en "open science", au premier chef les Etats-Unis et le Québec. Réjouissons-nous de voir un pays francophone au rang des diffuseurs de textes scientifiques actuels en ligne. Mais pourquoi, nous européens, vouloir à tout prix conférer à nos textes le sceau de la confidentialité ?

La réponse la plus fréquemment exprimée est la peur du pillage, du vol de nos idées. Il est relativement aisé, en réplique, de faire observer que le pillage n'est pas né avec internet, qu'au contraire, la mise en ligne accroît la visibilité du pillage et le rend donc plus malaisé. Il est singulier aussi de voir des chercheurs mettre en balance éthique professionnelle et moyens techniques : refuser l'accès de tous à ses textes, ce que procure la mise en ligne, au motif que cela accroît le risque de plagiat, c'est considérer, in petto, que la seule possibilité de limiter le plagiat dans le domaine des sciences humaines et sociales, n'est pas l'éthos du chercheur, mais tout simplement, la technique qui le limite et le contraint... Je ne basculerai pas, en réponse, dans un quelconque optimisme, sans considérer ce que je sais de la relation à l'innovation : La crainte, le repli sont des réflexes habituels dans tout groupe humain confronté à l'innovation. Or, la mise en ligne des textes sur le web est une innovation qui provoque une rupture dans l'habitus du chercheur. Qui plus est, en France, ce réflexe est exacerbé de deux manières : pour petite partie par le repli intra-période que connaît actuellement la discipline historique; pour très grande partie, sur cette idée, structurante chez nous, que la recherche est d'abord le fait d'individus. Il est frappant de constater en regard que la structure de la recherche en sciences sociales aux Etats-Unis, repose sur la communauté dans laquelle s'insère le chercheur. Avec pour effet, les très longues déclinaisons de bibliographies en tête d'article qui inscrivent l'écriture singulière dans une historiographie; et pour résultat, le succès des listes de diffusion, qui sont, par excellence, le domaine de l'expression scientifique communautaire. Facteur aggravant pour la recherche française : le contexte culturel diffère. Pour avoir été le lieu de la genèse et du développement de la culture internet : théorie des systèmes, hypertexte, www, copyleft, licence GPL, l'Amérique du Nord, Etats-Unis et Canada confondus, offrent aux chercheurs, l'environnement conceptuel, cognitif et juridique indispensable à la maîtrise de l'outil. En regard, la science historique en France, que je prends ici pour exemple, ne dispose pas de la masse critique, tant conceptuelle qu'en nombre de chercheurs e-publiants, qui lui permettrait de modifier ses représentations en outrepassant les craintes. Je ne sais pas, ici, ce qu'il faut attendre, de la prise en compte à terme, du « facteur H », par les organismes d'évaluation de la recherche.



Mais parlons innovation :

il est assez courant de comparer Internet à Gutenberg. La comparaison est sensée. Internet modifie l'environnement cognitif, comme l'imprimerie a modifié l'environnement cognitif des européens à l'orée de ce que nous appelons les Temps modernes. En route donc, vers une néo-modernité ? Oui, à condition de comprendre deux éléments essentiels : 1) l'invention de l'imprimerie n'a eu d'impact qu'autant que la société était préparée à la recevoir. Et cela a pris la forme de deux révolutions, deux révolutions : celle, silencieuse à tous égards , qualifiée de "révolution scribale, "qui a touché les modalités de lecture avec le passage graduel de la lecture orale à la fréquentations silencieuse des livres; elle prit son essor au XIIe siècle, après que l'habitude se fut prise entre VIIIe et XIIIe siècle de séparer les mots dans la copie des manuscrits latins (Elena Llamas Pombo); celle, très matérielle et économique, qui consista à remplacer le parchemin par le papier, et qui intervint à partir du XIIe siècle; 2) L'essor du livre imprimé au XVIe siècle s'est accompagné d'un immense projet intellectuel, qui fut de "réduire en art", d'analyser et de coucher par écrit, de manière méthodique les multiples champs de l'activité humaine, de manière à en accroître l'efficacité, et à les rendre "inoubliables" c’est-à-dire accessibles aux générations futures. Si l'on revient, muni de ses enseignements, vers la révolution internet, qu'observe-t-on ? 1) aucun marketing n'a imposé internet à la communauté des chercheurs et des enseignants-chercheurs en France : courrier électronique et recherche en ligne, PAO se sont développés parce qu'ils correspondaient à un besoin. La communauté scientifique était prête à recevoir la nouveauté; sans doute, confusément, elle l'espérait. Plus largement, l'esprit "postmoderne" au nom duquel chacun se sent capable de tout, être son propre auteur, être son propre interprète, son propre éditeur, , a ouvert la voie autant sinon plus que le marketing à l'incommensurable succès d'internet; 2) en regard, pour ce qui est du grand projet intellectuel, force est de constater qu’il est né aux Amériques : hypertexte, open publishing, open archives viennent du nouveau monde. Nous autres, l'analysons avec distance (P. Flichy); ou le réduisons à la mise en ligne de base de données. En d’autres termes, dans notre philosophie – ou notre idéologie spontanée – où plongent les racines de la résistance à la mise en ligne, internet est inconsciemment suspect parce que : 1) d’origine américaine ; 2) à l’interface de l’espace public et de l’entreprise ; 3) et qu’elle s’oppose à notre habitus de chercheur privilégiant l’individualité.

Parviendra-t-on, par nos résistances, à endiguer la vague de fond ? N’est-il pas préférable, à l’inverse, de franchir le pas en toute conscience, et, forts de nos compétences, d'observer et d'analyser ce vers quoi conduit la mise en ligne ? Autant que j'ai pu l'observer par ce que j'ai moi-même expérimenté : sites webs, personnel et institutionnel, blog, podcast, côté pile, les TICE constitue un formidable outil informatif, dont nous ne pouvons nous passer. TICE et WWW favorisent l'élargissement sans pareil de l'information - information dont il est bon de rappeler toutefois, qu'elle n'est pas la connaissance, mais la mise à disposition des connaissances. C'est donc aussi un outil d'aide à l'interprétation, un outil de traitement de l'information. Côté face : cette modification de notre environnement cognitif, je pense au « clic », modifie notre approche cognitive : manifestement, nous n'écrivons plus et nous ne lisons plus de la même manière. L'écriture de blog, par exemple, rapproche l'œuvre scientifique de l'œuvre d'art, en y introduisant l'affect, la pensée intermédiaire, l'expérience de pensée, l'esquisse. Elle interroge la relation texte/image. Et le blog donne à voir parfois cruellement la dissymétrie auteur/lecteur, l'impossible dialogue. Plus généralement, le texte électronique est d'abord appréhendé visuellement, presque comme une image. Il est moins perçu pour lui-même que pour le chemin où il nous mène, par renvois, par association. C'est une lecture elliptique, une lecture en cascade, par sauts, un butinage. Que devient l'effort de mémoire dans la lecture virtuelle ? ... Mémoire, dont on sait historiquement qu’elle est le fondement de l'invention ? Que devient la preuve dans une approche cognitive qui néglige la démonstration, le raisonnement ? La lecture virtuelle accroît le desserrement de l'ordonnancement logique. Il s'y déploie une recherche de preuve par le clic, à partir d'une démonstration antérieurement constituée, mais négligée parce que perçue comme une donne fondamentale. Le lecteur "virtuel" donne à ce qu'il lit l'aura de la chose écrite, tout en évacuant ce qui la constitue.

Attention toutefois : j’insiste sur le fait que cette manière de lire n'est pas induite par support électronique : elle lui préexiste. Cela fait dix ans et plus que nous voyons les étudiants délaisser la démonstration pour l'information, mettre en avant la lecture par index ou par mots clés aux dépens de la compréhension du raisonnement. Les TICE exacerbent cette relation au texte écrit, qu'ont sans doute induite l'accélération du temps et la multiplication des données disponibles. On comprend dès lors qu’il est aisé de confondre le mal et l’objet technique qui le représente. Et du coup se dévoilent les autres racines de la résistance : d’un côté les professeurs quoiqu’ils butinent, se méfient d’un média dont ils savent combien il conforte les étudiants dans leur tendance à l'illustration en lieu et place de la véritable élaboration ; de l’autre les étudiants, qui acceptent les TICE autant qu’elles confortent leur goût pour le butinage, mais redoutent une prise en main qui les obligeraient à aller au-delà, à élaborer.

Or internet n’est pas la prairie où les abeilles font leur miel en paix, ni la forêt où chemin faisant, l'on va ramassant châtaignes et champignons. C’est un média constitué, un média structurant à défaut de paraître structuré. Les deux questions de l'interprète et du référent, complémentaires et fondements de l'approche interprétative, bougent sous nos yeux, une mutation qu'accélèrent les TICE. Voilà, à mon sens, ce qui devrait nous travailler, essentiellement.

Intervention à la Table ronde « Ecologie de la connaissance »

Apprendre et Réussir – Journées numériques de Paris Centre Universités

Université Paris V René Descartes - 28 Mars 2008


16 août 2007

Lire LU. Le patrimoine du petit beurre

Musardant à Nantes, en l'attente d'un départ, je me laisse tenter - enfin ! - par le LU. Une usine à Nantes, publié dans la collection "Images du Patrimoine" de l'Inventaire.

Quelques pages de textes, que l'on doit à la plume vive de Jean-Louis Kerouanton, et des images, beaucoup d'images, puisées principalement dans la collection de l'Inventaire et dans le fonds Lefebvre-Utile du Musée du Château des Ducs de Bretagne. Parmi elles, remarquables, les gouaches d'Albert Brennet, célébrissime peintre de la marine… et du travail, au demeurant ami de Mathurin Méheut, grand maître du genre, représentant les étapes de la fabrication dans le milieu des années 50. Voilà du bel ouvrage, incontestablement, sur un lieu mythique, éponyme presque de Nantes désormais, l'usine LU et sa tour, du nom du plus célèbre biscuit de France.

Cent ans et plus de petit beurre - il est né en 1886; un capital foncier intelligemment déployé sur les rives citadines de la Loire ; un travail incessant pour enrichir son capital symbolique ; une entreprise qui monta en puissance en vendant boudoirs et biscuits à contre-cycle tandis que le pays plongeait dans une crise économique profonde et sut maintenir sa place et son sens de la marque, voilà qui méritait et obtint réhabilitation. Entre 1998 et 2000, l'ancienne usine LU devint le "Lieu Unique" et demeura branchée, culturellement cette fois. La ville y a gagné en identité - avec le château des Ducs qui fait face : la Bretagne et l'industrie- ce qu'elle a perdu dans le comblement des canaux. Reste en chantier, celui de l'Atlantique…

Mais le livre ? Il répond imperturbablement aux lois du genre, de ce genre qu'a concocté l'Inventaire pour sa collection phare : des documents, des documents, encore des documents, dessins, photographies, illustrations. Le patrimoine iconographique de l'entreprise est abondamment mis à contribution et chaque illustration est commentée. On restitue ses couleurs aux murs de l'usine, ce qui est très bien. On montre beaucoup; on décrit largement et conséquemment. Mais on ne démontre pas. On ne construit pas d'Histoire, on s'arrête à la chronologie. Le propos n'est pas là. On fournit des documents à qui, lecteur ou chercheur, voudrait en savoir plus, construire une synthèse. Le but ? Etre beau, être nécessaire. Contrairement au titre qu'elle se donne, la collection Images du Patrimoine tient plus de l'archéologie - archéologie industrielle en l'occurrence, que de l'analyse patrimoniale.

On remerciera donc Jean-Louis Kerouanton, rédacteur avisé et fin connaisseurs des réalités patrimoniales, des discrètes mise à distance qu'il glisse ici et là, par exemple lorsqu'il interroge les gestes ouvriers -bien plus figés d'ailleurs sur les photos où les ouvriers et ouvrières posent, que sur les splendides gouaches d'Albert Brennet, prises sur le vif - et pas seulement l'ordonnancement du bâti; ou lorsqu'il met à distance, à défaut de l'analyser, le patrimoine iconographique de l'entreprise. Mettre l'accent sur l'énergie - et l'argent - dépensés pour valoriser l'image de l'entreprise, et dans cette veine, placer en exergue les recommandations de Louis Lefebvre-Utile sur la manière de photographier son usine pour l'exposition internationale de 1937, c'est montrer à coup sûr que l'on ne saurait être dupes du lissage photographique et des réalités qu'occultait l'objectif...

Patrimoine industriel, l'usine LU est un monument du patrimoine nantais, s'il en est, sous tous ses aspects. Pourquoi donc se priver donc ? Rêvons, avec l'auteur peut-être, au-delà de cet ouvrage, à ce que devrait être tout ouvrage traitant de patrimoine de cette importance pour qu'il trouve place entre mémoire et histoire, qu'il favorise également le travail affectif de la mémoire individuelle et collective, privée et publique, et le travail, intellectuel, de la construction historique. Il serait plus épais, certes, mais les spécialistes savent qu'au Portugal, en Espagne, en Italie, au Québec - partout sauf en France ?- les éditeurs ne manquent pas pour cette sorte d'ouvrage. Et on y trouverait :

  • bien sûr une analyse du bâti et de son histoire - celle-là même qui est faite;
  • une présentation du patrimoine technique de l'entreprise, envisagé cette fois dans son ensemble et pas seulement limité aux machines. Car, pas plus que le patrimoine industriel ne se limite aux murs, le patrimoine technique ne se limite aux machines. Le cerner, c'est détecter et comprendre les processus d'apprentissage, de transmission; c'est poser la question des identités professionnelles, des cultures techniques. Il est dommage, ici, précisément, que la durée des techniques aient été perçues uniquement de manière statique : "les gestes restent les mêmes ", remarque souvent revenue dans les commentaires, et non de manière dynamique, en termes, par exemple, de continuité dans l'apprentissage, indispensable pour une régularité productive, et le maintien auprès du client, d'un goût typé et faisant référence… Mais cela renvoie inévitablement à l'ethnologie, aux interviews d'acteurs: ouvriers, ingénieurs, cadres, directeurs, clients.
  • Une réflexion sur la constitution de la patrimonialité entrepreneuriale : un dépôt en musée n'est pas si banal que l'on puisse le négliger. Quelles en sont les raisons ? Pourquoi ne pas engager la réflexion en termes d'évergétisme ?
  • Un présentation générale du complexe technique : l'entreprise dans sa dynamique productive : le sucre, la farine, les œufs, les amandes, les noisettes, les pistaches, les boites, le papier d'emballage… En 1889, l'usine consommait 6500 œufs par jour. Qu'en était-il au plus fort de la production de biscuits à Nantes ? Comment achetait-on ces œufs ? Comment circulaient-ils ? A-t-on quelque part écrit sur l'impact du développement de la biscuiterie nantaise sur cette production dans la région ? Et l'impact sur la laiterie, qui s'industrialisa en Bretagne à l'orée du Xxe siècle ?
  • Enfin un positionnement de l'entreprise dans la ville. Un peu de géographie historique ne saurait nuire : L'ouvrage offre une très belle analyse du site. Mais la situation… pourtant largement évoquées dans les illustrations concoctées à but de marketing ? Le biscuit roulait-il en voiture, en train ? Avait-on des cargaisons de Petit LU ? Naviguait-il sur la Loire ? En mer, à côté du mauvais biscuit des marins? Et là, encore, quel impact sur l'histoire de Nantes ?
J'arrête là cette réflexion, qui renvoie moins à LU, plutôt bien loti on l'a compris, qu'à la compréhension de la notion de patrimoine industriel. Placer l'industrie en patrimoine, non plus privé, mais collectif, ne se subsume ni dans la monumentalisation, ni dans la muséification. Une ex-usine n'est pas en soi un monument laissé là in memoriam. La patrimonialisation implique une relation à l'identité d'un lieu, d'une ville, d'un quartier; aux identités professionnelles, à la culture active et passive, à l'impact, à la trace laissée dans le paysage matériel et dans le paysage mental des collectivités... C'est dire combien la notion implique la responsabilité... passée autant qu'à venir - tandis que changent les acteurs et que se modifient les financements...
Bibliographie :
Kerouanton, Jean-Louis, Denis Pillet, and Bernard Renoux. LU: une usine à Nantes. Images du patrimoine, 188. Nantes: Inventaire général, 1999
Kerouanton, Jean-Louis, et al. La construction navale en Basse-Loire, Loire-Atlantique. [Nantes]: Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, 1992
Kerouanton, Jean-Louis, Yves Le Maître, and Denis Pillet. Cordemais en Estuaire (Loire-Atlantique). Itinéraires du patrimoine, 104. [S.l.]: Association pour le développement de l'Inventaire général, 1996

01 juillet 2007

Mobilien et sociologues…

L'excellente revue Gérer & Comprendre, que tout historien des techniques devrait lire et méditer, analyse, en ce mois de juin 2007, "la mort de Mobilien". Le propos, intelligent et bien mené, est d'Antonio Gonzalez Alvarez, chercheur associé au LATTS, spécialiste en aménagement et urbanisme qui en a fait le sujet de sa thèse, soutenue en 2006, sous le titre : "Mobilien et le PDU d'Ile-de-France. L'innovation dans les politiques de déplacements au risque de la concertation". L'auteur présente ainsi son travail, sur le site HAL du CNRS : "Reposant sur le dépouillement d'archives, la réalisation d'entretiens avec les principaux acteurs du PDUIF, le suivi de divers comités de déclinaison du Mobilien à échelle locale (comités d'axe) et des recherches bibliographiques, cette thèse montre que, pour favoriser l'innovation, la concertation ne peut être que partielle : tous les souhaits ne peuvent être satisfaits ni le consensus total. Des pistes sont ainsi proposées pour une concertation innovatrice."
Mobilien est né, il y a dix ans, enfant légitime du Plan de Déplacements Urbains d'Ile-de-France (PDUIF) et de la Loi sur l'Air et l'Utilisation Rationelle de l'Energie (Loi dite Laure, 96-1236 du 30 décembre 1996). Mobilien est né sous le signe d'une concertation imposée. Imposé : en Ile-de-France, le PDU est piloté par l'administration centrale et non par l'autorité organisatrice des transports comme en province. Concerté : tirant un bilan négatif de l'élaboration du Schéma directeur de la Région en 1994, qui avait donné l'image d'un plan imposé d'en haut, le Préfet Directeur Régional de l'Equipement se fixa pour objectif fixé, d'obtenir un consensus entre les divers partenaires. Mais il est né aussi sous le signe de l'innovation - à l'échelle de l'Ile-de-France s'entend avec l'idée de "mobilité durable". A partir de 1997, des groupes de travail thématiques réfléchirent sur ce thème et proposèrent une série de mesures, dessinant ainsi, typiquement, ce qui constitue le phase première d'un moment innovant, cette phase de "nébuleuse" où fourmillent les idées et les projets, sur le terrain consensuel du refus de l'existant, ou, à tout le moins, d'une volonté de dépassement. Ensuite, non moins classiquement, dans un second temps, la nouveauté prend forme d'un objet-valise toujours consensuel, mais investi à l'insu des acteurs des multiples représentations qu'ils s'en font. En l'occurrence, la concrétisation prit forme du "Réseau principal de bus", idée-phare, défendue par la RATP au sein du groupe "Qualité de Service", "pour structurer la banlieue et la rendre plus lisible" (Pierre Arnaud, ancien chef du projet Mobilien à la RATP, cité par l'auteur). Le projet fut approuvé par arrêté interpréfectoral le 15 décembre 2000, avec pour objectif d'être mis en œuvre entre 2001 et 2005. Et fut baptisé après un an de débat : "Mobilien", hybride de "Busilien" proposé par la Région et de "Mobicité" proposé par la RATP. Il s'agissait de faire du bus, un "métro de surface".

"La politique ardemment défendue par la région depuis 1998 est que le recul de l’usage de la voiture ne se gagnera qu’avec la mise en place d’une offre performante et diversifiée de transports en commun. Celle-ci doit intégrer le fait que 70 % des déplacements internes à l’Île-de-France ont lieu de banlieue à banlieue et que 80 % d’entre eux s’effectuent en voiture. … À terme, 150 lignes du bus, près de 20 % des lignes RATP et 10 % des lignes Optil (réseaux assurés en grande couronne par des transporteurs privés) seront du type Mobilien : véhicules à carburation propre et au confort amélioré, haute fréquence de passage, larges plages horaires de circulation jusqu’en soirée et les samedis et dimanches, information en temps réel dans les voitures et aux arrêts, priorité de passage aux carrefours et circulation en voies réservées…" expliquait dans l'Humanité, Serge Méry le vice-président de la région en charge du secteur

Le but, en raccourci ? "Faire du bus, un métro de surface". Mobilien profitera de l'astuce des pilotes de la DREIF (Direction Régionale de l'Equipement Ile de France) qui placèrent le projet "à la frontière entre plusieurs mondes : réseaux et territoires; communes et régions, ce qui autorisera la coopération entre les institutions concernées. Par contre, il pâtira du manque de moyens, et du conflit au sein même de cette même DREIF, entre le référentiel "Environnement", privilégiant les "modes doux et les transports en communs comme symbole de la ville conviviale" et le référentiel "Développement économique", privilégiant "la bonne circulation automobile comme symbole de la liberté individuelle et d'une économie dynamique ? A. Gonzalez Alvarez évoque enfin, la tension non résolue, entre une concertation défaillante au stade de la mise en œuvre, et l'absence d'un véritable pilotage technique et politique. A contrario, une concertation innovatrice consisterait selon lui à "choisir de façon restrictive les acteurs associés à chaque étape, à instaurer un pilotage ferme à la fois politique et technique, ou encore à modeler les diverses dimensions du projet (territoriale, technique, urbaine et de qualité de service) en accord avec les élus locaux et avec les agents de la mise en œuvre."

Nonobstant la qualité de l'étude, une approche historique aurait abouti à d'autres conclusions. D'une part, habitué à la longue durée, l'historien aurait hésité à parler de "mort de Mobilien", à propos d'un processus qui se poursuit. Davantage, il aurait objecté l'absence drastique de recul à la fois dans la mise en œuvre du projet et dans l'analyse qui s'en est faite, et aurait argumenté de plusieurs manières :
  • En plaidant, d'une part, pour la spécificité de comportement des institutions publiques. L'institution publique est dans son essence, dans sa raison, et dans son fonctionnement un hybride, qui doit en permanence conjuguer l'efficacité technique, le pragmatisme politique et la nécessité de définir et de garantir le bien public dans la durée. En regard, la raison d'être de l'entreprise privée est plus simple et plus réduit. Elle n'a fondamentalement qu'elle-même pour objectif.
  • Les institutions pensent et bougent lentement. Cela se vérifie pour toutes les époques et tous les lieux. Et rien n'indique à cet égard que les termes "pilotage" et "gouvernance" soient appropriés. Les contre-exemples sont rares, y compris dans les temps de profonde "dématuration" , telle la Révolution française, processus de renouvellement à peu près total, qui a duré dix ans, vingt si l'on y rajoute la stabilisation napoléonienne). Ne serait-il pas temps de placer cette donne dans le registre de l'analyse, au lieu d'en faire en négatif un topos de la déploration, en positif un topos du volontarisme?
  • A cet égard, le conflit de représentation, tel qu'il s'est manifesté au sein de la DREIF, entre le référentiel "environnement" et le référentiel "développement" est un conflit majeur, auquel se heurte la totalité des acteurs de ce temps, institutionnels et praticiens, publics et privés. Tension que ne résout pas l'invention de l'expression "développemnt durable". Ne serait-il pas temps en effet d'élargir et d'unifier les dispositifs de veille ? Comment ne pas s'étonner par exemple, qu'au moment où le vice-président de région reprenait le chiffre de 70% de déplacement de banlieue à banlieue, l'IAURIF, dans une étude particulièrement documentée, revisait ce schéma et démontrait que les déplacements des franciliens en banlieue étaient en fait à 23% intracommunaux, et à 30% seulement intra-banlieues ?
  • Il serait bon, enfin, pour déterminer des politiques de concertation novatrices, de redonner à l'invention sa validité, et d'oublier quelque peu l'innovation. Disons-le franchement : les sociologues de l'innovation se trompent lorsqu'ils font de l'innovation, "le processus menant de l'invention, l'idée nouvelle, à sa mise en œuvre effective, son appropriation par l'utilisateur" (Akrich, Callon, Latour, 1988). Qui pratique Bacon et Diderot, sait que la raison historique du doublon n'est pas de désigner le début (invention) et la fin (innovation) d'un processus. La raison historique du doublon est de distinguer entre deux processus de changement, celui-là, prudent qui part de l'existant et y puise les modalités du renouvellement, celui-ci, violent, qui déconnecte l'idée nouvelle de l'actuel et pense le renouvellement comme l'éradication de l'existant. Tout ceci fait qu'à l'horizon historique, il est loisible d'inventer une nouvelle politique de transport, ce qui, de fait, obligera à conjuguer pilotage et concertation. Quant à décider qu'elle sera innovante, c'est aller au mur nécessairement par inertie ou par bousculade. C'est aussi, quoiqu'il arrive, parler dans le vide : nul en effet ne peut juger de l'effet à terme d'une nouveauté et de son caractère innovant, entendons, de son caractère de rupture radicale… nul, si ce n'est l'histoire… A tout prendre, le meilleur modèle en la matière ne demeure-t-il pas Napoléon Bonaparte, qui, entre autres, "inventa" les préfets et sut habilement définir le futur administratif en s'appuyant à la fois sur le passé et sur l'existant… ????
Le blog du jour : Paris est sa banlieue

Bibliographie :

Faure A., Pollet G., Warin P., La construction du sens dans les politiques publiques: débats autour de la notion de référentiel. Collection Logiques politiques, 29. Paris: Harmattan, 1995.

Les Cahiers de l'Enquête Globale de Transport, Édition et diffusion : DREIF

Gonzalez Alvarez A., Mobilien et le PDU d'Ile-de-France. L'innovation dans les politiques de déplacements au risque de la concertation, thèse Ecole nationale des ponts et chaussées, 2006.

GONZALEZ ALVAREZ A., "La mort de "Mobilien", ou l'innovation au risque de la concertation", Gérer & comprendre 88, Juin 2007, Eska, p. 21-35

Akrich M., Callon M., Latour B, "A quoi tient le succès des innovations. Premier épisode : l'art de l'intéressement", Annales des Mines, Juin 1988, p. 4-17. Deuxième épisode : l'art de choisir les bons porte-paroles", Annales des Mines, Septembre 1988, p. 14-29.



14 avril 2007

Le risque informatique

La technique influe sur les sociétés. C'est la définition même de la notion de système technique, qui exprime précisément ces réorganisation du milieu, de la culture d'ensemble, du fait d'une sorte particulière d'organisation de la matérialité. Le XIXe siècle a connu la puissance métaphorique de la machine à vapeur, à côté de la puissance économique. Nous vivons aujourd'hui sous le joug de l'ordinateur, l'un des objets- phare du système pétrole/électricité/alliages (l'autre étant à l'automobile…). Sa puissance métaphorique est certaine : au XIXe siècle, Prévost-Paradol expliquait la chute de la monarchie du Juillet, en 1848, en parlant de "partie fixe" et de "partie mobile", et en rapportant la machine politique au fonctionnement de la machine à vapeur… Aujourd'hui, on parle de "logiciels", de formatage… La puissance économique de l'outil est patente : en tant que telle, avec le "cycle de vie du matériel informatique", un business model qui s'est calqué plus ou moins consciemment sur le business model de l'automobile - sauf qu'au hardware, s'ajoute désormais la très lucrative industrie du software; en tant qu'effet induit, avec le développement de l' e-business, source de profits considérables, avec le développement du 24-hours business décisionnel et financier. Cela du moins tant que les fondements matériels du système pétrole/électricité/alliages le permettront…

En complément, lentement mais sûrement, l'outil informatique, pris ici au sens large de NTIC (nouvelles techniques de l'information et de la communication) infléchit, modifie en profondeur notre milieu d'existence profond. En d'autres termes, les maux dont nous souffre notre société ne peuvent être rapportés exclusivement au social et au politique. Le technique joue aussi, en induisant deux formes d'évanescence :

  • Une évanescence de la mémoire, j'entends non la mémoire-lieux, la mémoire-patrimoine, qui est une forme de texture mythique, un ersatz de récit des origines, mais la mémoire en tant que fonction, le souvenir, se rappeler tout simplement. La conséquence de cet évanescence, c'est le "présentisme" (F. Hartog), ou sa variante, le "jeunisme". Les techniques vont en ce sens… par deux modes contradictoires dans leurs manifestations et complémentaires dans leurs effets. D'un côté, tout est mis à plat, plus rien n'est hiérarchisé, et surtout pas l'information… On ne commente plus; on présente. On n'analyse plus l'évènement, on le paraphrase. Le commentaire, l'analyse n'existent plus. Le dialogue s'estompe, au profit de la mise en parallèle de monologues plus ou moins communautaires, ce qui est anthropologiquement, insoutenable. De l'autre côté, cette mise à plat frappe aussi la relation passé/présent, par la "présentification" qu'induisent les médias : Balavoine chante toujours; j'entends François Mauriac s'exprimer sur France-Culture, empêche l'indispensable oubli et le nécessaire travail de mémoire. Ce maintien constant des "anciens grands hommes", par le film, le son…, rend difficile l'émergence de "grand hommes actuels". La pensée passe, l'image reste, l'image réelle, pas le souvenir. N'en déplaisent aux "lieux de mémoire", l'usage métaphorique du totem se réduit, le fétichisme le remplace, ce qui est aussi anthropologiquement insoutenable. Le milieu culturel s'appauvrit.
  • Une évanescence du "milieu technique", à prendre ici au sens premier du terme, savoir l'interface entre le "milieu externe", l'environnement de l'homme et son milieu intérieur. Or, dans nos sociétés la relation à l'environnement se dé-réalise, elle se "virtualise". Les artefacts se multiplient qui conduisent chacun d'entre nous à évoluer dans des coques que nous tentons de transformer en cocons : la coque-voiture, la coque-balladeur, la coque-messagerie, etc… , le cocon-famille, le cocon-copains… Mais la relation de l'homme à son environnement est de plus en plus réduite. Les urbains que nous sommes, habitants des mégapoles, intervenons de moins en moins sur la matérialité de la nature, vivons de plus en plus dans l'artefact, dans le média… Nous sommes de moins en moins techniques; nous savons de moins en moins intervenir sur notre milieu physique; la technique s'estompe au profit de la technologie. L'informatique n'est pas un outil technique, c'est un outil technologique. Il n'est pas pensé par l'homme pour agir sur la matérialité naturelle, ce n'est pas un outil qui permet à l'homme de modifier son environnement; il est pensé par des humains, à l'intention des humains; il projette donc sur la masse des humains, des outils pensés, dessinés, réfléchis par d'autres humains. Quand je travaille avec Windows, avec Google, quand j'entends mon nabaztag proférer ses bêtises, je n'use pas seulement de programmes informatiques performants, d'algorithmes géniaux, de gadgets ingénieux, je m'environne des modes de pensées qui sous-tendent ces programmes, algorithmes, gadgets, et je les intègre. Cela fait par exemple, qu'après dix ans de bagarre je sais "parler le Windows", et un tout petit peu le Mac, etc… Mais pendant ce temps, je ne métaphorise pas le monde. J'intègre une pré-métaphorisation et, je la développe. Ma liberté s'estompe, inéluctablement : liberté non d'expression, mais liberté dans le mode d'intervention sur le monde. La technique est l'outil que se donne l'homme pour agir sur son environnement. La technologie, qui est la technique de la technique, est l'outil que l'on me donne et qui fait que l'on décide là où je dois intervenir et la manière de le faire. me procure les modes d'intervention sans que j'ai moi-même à les concevoir. Il est significatif que toute la publicité qui se fasse autour des outils informatiques mettent en avant : la libération de la capacité de création, le "do it yourself". En apparence, oui. En réalité, non, sauf sans le domaine purement domestique, jardinage, cuisine… L'outil ne naît plus de la main de l'homme, il vient du logiciel. Il en résulte un appauvrissement de la puissance métaphorique qu'induisait la confrontation de l'homme avec son environnement, et son remplacement par des "logiciels" de création. Sartre, créant La Cause du Peuple puis Libération (Libération...!), cherchait à sortir Billancourt de la désespérance. Aujourd'hui, Billancourt est une friche, et Joffrin réfléchit à un nouveau logiciel pour le peuple… Mais quel logiciel contrecarrera la mélancolisation du lien social ? A-t-on assez réfléchi à cela que grandir dans ces totalités urbaines que sont les banlieues, totalités bétonnées, asphaltées, faites de cubes, de panneaux routiers et publicitaires, de centres commerciaux criards et d'économie parallèle, c'est apprendre le monde dans l'éloignement le plus radical du milieu naturel, c'est n'avoir d'existence que médiatisée. Or, l'enfant, anthropologiquement, cherche à se jauger, à s'évaluer, l'adolescent met à l'épreuve sa volonté enfantine de toute puissance, et il le fait, non pas en se heurtant à la nature, mais obligatoirement en se confrontant à de l'humain, à du déjà-construit. A-t-on pensé, pire encore, que ce modèle-là, est désormais, par le jeu des médias, de la toute-puissance télévisuelle d'abord, informatique ensuite, le modèle dominant désormais ?