jeudi 29 décembre 2005

Louis XIV, ce mal français...

Pour tout avouer, j'étais de mauvaise humeur en achetant Le Point. Quel titre, mon dieu ! Le siècle de Louis XIV. Quand la France dominait le monde... La besace à tirages était donc plate à ce point, vidée de ses habituels : "Où va l'immobilier?", "La France en faillite", "Le salaire des cadres" et autres "Grandes Ecoles : le palmarès" que la rédaction en vienne à brasser les poncifs historiques ? Le monde d'alors aurait été bien surpris d'apprendre que la France le dominait... Et réciproquement, d'ailleurs...! Tout juste, l'élite européenne aimait-elle penser dans notre langue et prisait-elle notre culture. Tout juste, Louis XIV tenta-t-il d'élargir le royaume jusqu'au Rhin, sans succès; tout juste obtint-il, péniblement et au prix de l'épuisement de son peuple, la stabilisation de nos frontières. Mais voilà, il construisit Versailles, malgré Colbert, notons-le. Versailles, symbole voulu d'un Etat puissant. Versailles, devenu haut lieu du tourisme international et récemment rénové grâce au mécenat... américain. Juste retour des choses et poids de l'imparfait?
Eh bien, j'avais tort : le dossier est excellent. Il est bien mené, bien illustré, et il mobilise de grands noms. La plume de François Lebrun est toujours aussi vivante, légère et efficace. L'interview d'Olivier Chaline touche juste. La mise au point sur le Code noir et l'esclavage était indispensable. Merci donc au Point. Et merci, plus encore, à l'Assemblée nationale de n'avoir point légiféré sur le rôle positif de Louis XIV. Car cela nous aurait privé d'un beau débat que le magazine pose en ces termes : la faute à Louis XIV ?
La faute ? Quelle faute ?? Jacques Marseille répond sans ambages : Si notre pays est actuellement mal en point, c'est parce que Louis XIV a mis à mal l'esprit d'entreprise, qu'il a tué la concurrence en développant l'emploi protégé, en condamnant les élites à la gestion du service public. En bref, le Grand Roi a assasiné le pays en prophétisant la permanence de l'Etat.
L'affirmation est grave. Pas plus, en effet, qu'il n'appartient à la Loi de disposer de l'Histoire, il n'appartient à l'Historien de disposer du destin d'un peuple ou d'une nation. C'est dire qu'au-delà d'un roi, fut-il nec pluribus impar, c'est la conception-même de la science historique qui est en jeu : explication objective du passé, et possiblement aide à l'action pour les uns, dont je suis ; recherche du coupable et du péché originel pour Jacques Marseille. Avec au bout la désespérance : si les entrepreneurs s'en sont laissés compter à ce point depuis le XVIIe siècle, comment, aujourd'hui, parviendraient-ils à bouger ?? A moins que... mais j'ose à peine le penser car nous basculerions définitivement de l'Histoire vers l'idéologie, à moins que Jacques Marseille ne considère implicitement l'évolution en cours, à moins que cette dénonciation louis -quatorzienne ne soit en définitive qu'un plaidoyer pour l'extinction des Etats nationaux à quoi pourrait conduire la "globalisation"... Enfin libres ! Enfin débarrassés de Louis XIV ! serait le cri de victoire des entrepreneurs sortis de trois siècles d'oppression par les bienfaits de la mondialisation ????? Est-ce inconsciemment ou pour plus de crédibilité que le Louis XIV mis en scène ressemble comme un frère à cet autre roi, à dire vrai de bien piètre envergure, qui se voulut absolutiste et fut emporté par le libéralisme, j'ai nommé Charles X, dont le règne s'acheva en 1830 ?
Quoiqu'il en soit, au seul plan historique, l'argumentation pose problème : elle présente l'esprit d'entreprise comme un fait a-historique, existant en soi qui n'aurait pas eu besoin de se construire. Ce qui est totalement faux. L'entrepreneur, autant que l'Etat, est le fruit de l'histoire, un fruit vivant, évolutif, changeant. Quoique noble, Boisguilbert reprocha sévèrement à Louis XIV d'avoir appauvri le pays. Le premier, il travailla à définir les relations entre Etat et société. Lui, et après lui Melon, Cantillon, puis Gournay, ouvrirent un domaine neuf dans l'histoire de la pensée, qui s'appela d'abord économie politique, puis économie... Et, c'est dans ce mouvement d'analyse de la crise par les élites, que se trouva définie l'entreprise, ses fonctions, ses conditions d'existence... Ainsi, l'Etat louis-quatorzien accoucha bien malgré lui de l'entreprise, en tant que figure économique... Qu'elle ait été un enfant adultérin, est une autre histoire...
Ah, j'oubliais ! La "centralisation", je veux dire : le mot, l'idée et sa réalisation, est fille de la Révolution, du gouvernement révolutionnaire qui inventa le terme et en fit une règle, au nom de l'efficacité de l'Etat et de sa rapidité d'intervention...