samedi 14 janvier 2006

Identité : la mise en carte...

Dimanche, chez elle.
C'était pour sa 4ème carte d'identité.
Celle d'une nouvelle décennie, la carte d'identité de ses cinquante ans.Cela aurait pu se fêter : une nouvelle mairie, elle venait de déménager, un nouvelle vie, elle venait d'emménager, une nouvelle carte, cette petite carte en plastique bleue que ses enfants avaient déjà, quelque chose d'un peu neuf, au lieu de la petite page cartonnée de couleur jaunâtre qui l'avait accompagnée depuis son enfance,
cette petite page cartonnée revêtue d'un timbre fiscal, avec au dos, les changements d'adresse que personne ne remplissait jamais, et sur la page centrale, la mention de son nom, de sa taille, 1m69, de la couleur de ses yeux, bleus, noirs, marrons, gris, pers, la mention de ses signes distinctifs : néant, rien, copie conforme de l’humain indistinct, sauf la photo à gauche en bas, la signature ratée au milieu, et les lignes de l'index posées en négatif en bas à droite.
Bref, la carte d'identité.

Lundi, mairie
Au rez-de-chaussée, elle pousse la porte, entre dans le bureau. Soulagement : Il n’y a pas trop de monde. Patience, c’est son tour. Sourire. Elle explique. La jeune femme lui tend le formulaire. Elle, heureuse :
- Je vais le remplir tout de suite, je crois que j'ai tout.
- Vous avez vos photos ?
- Oui
- Votre justificatif de domicile ?
- Oui.
- Le livret de famille de vos parents ??
Silence stupéfait. Pire : effondrement. Trente années d'existence dûment assumée effacées d'un coup. La voilà mise en minorité, ramenée à un statut d'enfant, elle majeure depuis quatre décennies... Elle qui s'est mariée, qui a eu des enfants, qui les a élevés, qui les a aidés à entrer dans la vie professionnelle, dans la vie tout court, qui en a fait des citoyens; elle qui a exercé plusieurs métiers; qui a voté, revoté, voté, revoté; qui a assumé des responsabilités, qui en assume encore... là voilà, comme à ses quatorze ans, comme lorsqu'elle passait le BEPC sommée de fournir le livret de famille de ses parents ! Elle éloigne péniblement cette sensation blessante et s'oblige à rester calme.
- Là, j'avoue que non. Et il m’est impossible de l’avoir.
- Alors, il faut un acte de naissance.
Tout est dit. Elle ramasse ses affaires, prend le formulaire, et rentre chez elle, confusément en colère.

Le samedi matin, chez elle.
Une lettre, une case, une case, une lettre : elle remplit le formulaire avec attention. Comme toujours, elle a peur de se tromper, de faire un raté.
Elle relit les explications. Il est demandé de fournir « son livret de famille revu » ou « un acte de naissance » ou « le livret de famille des parents ». Soulagement : la fonctionnaire s'est trompée, sûrement. Comme les deux dernières fois, comme toujours, elle peut comparer puisqu’il lui reste un vieux formulaire, une vieille demande délaissée, le livret de famille suffit, c'est certain. Donc, elle peut y aller. Et pour plus de sécurité, elle prend avec elle sa carte bleu/blanc/rouge de fonctionnaire, et son certificat de nationalité.

Le samedi matin, mairie
Déterminée, elle entre dans le bureau du fond, celui auquel on accède lorsque les formulaires sont remplis. Très bien : la salle est vide. C'est son tour, elle prend place, donne tous ses papiers...
Et se fait ramasser...
- Mais cela ne va pas. Où est votre acte de naissance ?
- Il n'y en a pas besoin, voyons. Vous avez mon livret de famille.
- Ça ne suffit pas. Il me faut un papier avec le lieu de naissance de votre mère.
- Mais vous avez mon certificat de nationalité, avec l’acte de naissance de mon père.
- Que voulez-vous que j'en fasse ? Je n’en ai pas besoin. Ce qu’il me faut c’est le lieu de naissance de votre mère.
Là, elle craque.
- Ecoutez : j'en suis à ma quatrième carte d’identité.
- Oui, mais maintenant, c’est une carte d’identité sécurisée. Donc, on vérifie tout.
- Mais alors, qu’est-ce qu’on me demandera dans dix ans, pour ma cinquième carte ? L’acte de naissance de mes grands-parents ?
- Personne jamais ne s’est plaint de cela. Vous êtes la seule. Regardez le jeune homme à côté. Il ne dit rien.
Non, le jeune homme à côté ne dit rien. Le scandale qu’elle est en train de faire, l’amuse.
Elle finit par céder, après avoir longuement protesté, invoqué jusqu'à la constitution, s’excuse, remercie la fonctionnaire. Et repart son dossier sous le bras, branche l’ADSL et, par internet, demande deux actes de naissance, l'un pour sa nouvelle carte d'identité, l'autre pour faire compléter son livret de famille, y porter le lieu de naissance de son père et de sa mère.
PLus tard, elle repensera aux caméras qui, dans le bureau, placidement, filmaient la scène…

Quelques semaines après
Courrier un matin : ce sont les actes de naissance. Elle les glisse dans son dossier, prend le tout, et repart, vaille que vaille, décidée à ne plus rien dire. De nouveau la mairie, de nouveau le bureau, la porte, les chaises, pas grand monde, on l’appelle, numéro ?? Elle se lève, donne son dossier.
- Ah oui, mais dites, il n’est pas question de vous appeler Anne-F.
Effondrement, de nouveau. Plus profond encore. Comme une atteinte à l'essentiel. Elle en tremble.
- Pourquoi cela ?
- Parce qu’il est marqué sur l’acte de naissance Anne, F. Donc, Anne-F, c’est une erreur…
- Ecoutez, cela fait 54 ans que je m’appelle ainsi. C’est mon prénom. Le prénom que m'ont donné mes parents. Qu’est-ce qu’il faut que je vous amène pour vous le prouver mon acte de baptême ???
- La nouvelle carte, cela sert à rectifier. C’est tout. C'est comme ça. Votre carte sera là à partir du 10 janvier. Vous donnerez ce papier pour la récupérer.
On lui tend un papier avec son nom et son prénom, enfin son prénom administratif, son prénom rectifié… Elle sort ulcérée, tremblante, étonnée aussi de se sentir à ce point dépossédée de ce qu’elle a de plus profond, du droit de ses parents à la nommer...
A peine calmée, elle passe à l'autre bureau, non plus celui de la police, mais celui de l'état-civil, prend son numéro, patiente, sonnerie, numéro??, c'est le sien.
- Bonjour, je viens pour faire rectifier mon livret de famille.
Elle tend son livret de famille et son acte de naissance.
- Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec ça ?
- Que vous y mentionniez le lieu de naissance de mon père et de ma mère.
- Mais ça ne se fait pas. ça ne se marque pas sur le livret de famille...

Epilogue
Ce n'était pas à Prague, à l'époque de Kafka.
Ce n'était pas en l'Allemagne dans les années 1930...
C'est dans ce beau pays,
notre République, Res publica,
qu'on appelle si facilement état français.
état français... comme Vichy...
A la majuscule près.