samedi 14 janvier 2006

Les Grecs croyaient-il au progrès ?

On trouvera dans l'ouvrage récent de Jacqueline de Romilly, L'invention de l'histoire politique chez Thucydide, un excellent article sur l'idée de progrès chez les Grecs. La langue est superbe, et l’argumentation nuancée autant que rigoureuse, qui envisage successivement l’idée de progrès au Ve siècle, l’idée de progrès dans l’œuvre de Thucydide, Thucydide et la crise de l’idée de progrès. L’historien, en son œuvre, reflète "une sorte d’aventure intellectuelle qui serait celle du Ve siècle."
D’emblée, l’auteur fixe les limites de son étude. Les Grecs, précise-t-elle, "n'ont jamais senti le temps comme une perspective ascendante ouverte aux créations humaines. Le monde était pour eux essentiellement stable". Et s'ils parlaient d'évolution, c’était en termes de décadence. Décadence, depuis cet âge d’or décrit par Hésiode, "le premier des textes littéraires relatifs à l’histoire de l’humanité". Un thème qui a jalonné la pensée ancienne, de Platon à Virgile. A une exception près : le Ve siècle.

« Le Ve siècle change tout, remue tout ; et l'écho de ces découvertes se fait sentir chez presque tous ses représentants…Peut-être est-ce l'élan de la victoire remportée sur les Mèdes, et la joie d'une cité dont la puissance s'épanouit. En tout cas la littérature athénienne au Ve siècle, s'émerveille tout à coup devant les richesses étonnantes de la civilisation humaine. Il y a, éparses chez les auteurs, de nombreuses notations relatives aux inventions et aux inventeurs de tout ce qui constitue la civilisation : il y a aussi l'idée de ces inventions formant un tout, une suite. Et par contrecoup, mesurant le progrès accompli, les auteurs n'ont pas de couleurs trop noires pour évoquer les premiers âges humains. » (p. 42)
L’idée de progrès au Ve siècle
Au Ve siècle, le thème émerge de la misère des temps anciens, des temps décrits en termes de confusion de bestialité et de vie disséminée. La présence de développement similaire chez un peu tous les penseurs, démontre l'existence d'un courant de pensée et d'une mode. Ainsi, l'auteur du traité hippocratique sur l'Ancienne médecine qui pourtant refusait les innovations de nombreux médecins contemporains, parle constamment de recherches, d'inventions, de découvertes : "la façon de vivre actuelle, on ne l'a découverte et élaborée selon moi, que dans un longue période de temps." (p. 45)
Un tel renversement de pensée n’est pas né de rien. On connaît le Prométhée. Le modernisme de la tirade d'Eschyle sur les inventions "est si extraordinaire qu'il a été parmi les raisons invoquées contre l'authenticité de la pièce. Toutes les inventions de la civilisation surgissent au cours de cette longue tirade, où se répète le mot technè, qui fournit la conclusion." (p. 43)
S'agit-il de progrès ? Pas exactement. D’une part, la plupart des textes évoquent les diverses inventions sans les situer dans une suite chronologique. La civilisation représente simplement une acquisition heureuse et s'oppose à l'état de misère initiale. D’autre part, la question à résoudre fut d'expliquer comment l'homme passa au stade de la civilisation. Effet du don divin ? De Prométhée ? De l'homme seul ? Les éléments d'une doctrine cohérente reliant de façon logique et rigoureuse la misère initiale et les progrès pratiques se dégagent chez les auteurs « plus philosophes ». Protagoras, le premier, questionna : Aux temps anciens, les hommes étaient "comme des bêtes". D’où vient qu’ils n’en étaient pas et : comment sont-ils passés d’un état d’infériorité à un état de supériorité ? Anaxagore, déjà, expliquait la supériorité de l'homme sur les animaux par la possession de l'expérience, de la mémoire, de l'habileté et de la technè. En cela, sans doute, il influença Protagoras. (p. 50)
La version présentée par Diodore y ajoute l’aiguillon du besoin : "Dans l'ensemble le besoin a été pour les hommes l'instigateur de tout". (p. 52) Les hommes se réunissent « instruits par l'intérêt et à cause de la crainte. Les cités, le langage, les techniques : tout naît ainsi. Parmi les auteurs de ce siècle ont su gérer ou préparer la théorie selon laquelle tout progrès s'explique de façon rationnelle par l'action du besoin. Dans l’Ancienne Médecine, l’auteur du traité pose un principe similaire : "En fait, c’est la nécessité elle-même qui a fait que les hommes ont cherché et découvert la médecine". Et Platon, "qui n'a guère de tendresse ni pour le progrès technique ni pour les explications matérialistes, adopte néanmoins au livre II de la République une interprétation matérialiste de la naissance des cités qu'il attribue intégralement à l'effet du besoin." (p. 53-54)
L’idée de progrès chez Thucydide
Thucydide témoigne de ce courant de pensée matérialiste, en même temps qu’il témoigne de la manière dont cette pensée évolua. Jacqueline de Romilly compare de ce point de vue l’Archéologie et la Guerre du Péloponnèse. Pour l’Archéologie, "le problème est simple" : "la thèse soutenue par Thucydide est une affirmation claire, cohérente et sans ambages, du progrès. » Les progrès s’y succèdent sous la forme, non d’une série d’inventions successives isolées les unes des autres, mais d’une évolution continue et générale, entraînant tout, toujours dans le même sens. La confiance éclate pour une méthode nouvelle fondée sur la raison, en des termes « étrangement voisins" de ceux qu’emploie l’auteur de l’Ancienne médecine célébrant la recherche médicale et les découvertes de la médecine. Le vocabulaire est le même, et par-delà le vocabulaire, l’idéal scientifique. (p. 62)
Le souci de démonstration qui anime l’Archéologie n’est pas nécessairement au premier rang des préoccupations qui animent le reste de l’œuvre. Certes, on en trouve des échos. Et la première victoire navale d’Athènes, au livre II, "éclate comme une victoire de la technique et de l’expérience." Mais c’est principalement dans la bouche des Corinthiens, qui reprochent à Sparte son conservatisme ("vos procédés datent comparé aux leurs"). Alcibiade, aussi, amalgame action et progrès : "à se tenir en repos, notre cité s’usera comme le reste, sur elle-même, de même qu’en toutes choses nos connaissances déclineront ; mais qu’à lutter sans cesse, elle accroîtra son expérience… " Chez les partisans de l’impérialisme athénien, la nécessité s’est muée en une contrainte continue et une loi d’évolution, qui donne, dans le fil de la causalité historique défendue par Thucydide, un sens nouveau à l'anagkè. (p. 65-67)
Thucydide et la crise de l’idée de progrès
Ces idées sont celles des héros mis en scène, dont Thucydide témoigne, sans les partager. Car l’historien, qui ne parle jamais de « technè politikè », ne croit pas au progrès moral ; et à l’instar de la plupart des auteurs du Ve siècle, y compris ceux qui parlent de progrès, jamais, il ne considère l’avenir. "Son œuvre nous montre jusqu’où un homme de cette époque pouvait mener l’idée du progrès ; mais elle nous montre aussi où se fait le retournement, dont l’effet se fera sentir dans tout le IVe siècle." (p. Thucydide ne dit pas explicitement que le progrès se retourne contre l’homme. Il le montre. Il montre que le progrès des techniques militaires aboutit au progrès des guerres et que la guerre est un maître violent, dont les effets sur l’homme sont désastreux. Pour lui, cela relève de la nécessité, de l’anagkè. Ce même besoin qui stimule le progrès technique devient l’agent de la démoralisation humaine. (p. 69)
"Non seulement Thucydide ne suggère nulle part l’idée d’un avenir ouvert, mais encore, les faits qu’il rapporte, le vocabulaire qu’il emploie, les arguments qu’il prête à ses orateurs, tout implique résolument l’idée d’une grandeur vouée à périr, d’une grandeur suivie de décadence". (p. 76) D’aucuns, à l’instar de Moses Finley, y verront une conception cyclique de l’Histoire. Jacqueline de Romilly plaide plutôt pour le balancement qui n’inclut pas en ses fondements l’idée d’évolution. La pensée de l’historien est centrée sur l’idée d’un épanouissement exceptionnel davantage que sur celle d’une véritable progression donnant son sens à l’histoire. Ce qui explique qu’on n’y trouve ni scepticisme, ni pessimisme, mais plutôt de la nostalgie pour la grandeur passée d’Athènes.
L’idée d’un nouvel âge d’or était en route. "Bientôt, ce regret d’un passé glorieux va se propager, remplir tout le IVe siècle… En Thucydide, nous voyons culminer l’admiration des Athéniens pour leur propre présent, puis s’effectuer la rupture avec ce présent qui ouvre la porte au retour des anciens rêves."
Quelques repères
La guerre du Péloponnèse, qui opposa Athènes à Sparte, commença en 431 BCE, après que Périclès ait décidé d’un plan de guerre. Elle s’acheva en 404 par la capitulation des Athéniens assiégés, et eut pour effet la dissolution de la « Ligue maritime », l’hégémonie de Sparte et la mise à mal de la démocratie athénienne. Né en 460, Thucydide disparut en 396, trois ans après la condamnation à mort de Socrate. Nommé stratège, il avait été ostracisé en 443 pour n’avoir pu sauver Amphipolis, alors que Périclès devenait le chef incontesté de la démocratie Athénienne. Cela décida de son œuvre d’historien

Références : Romilly, Jacqueline de, "Thucydide et l'idée de progrès", L'invention de l'histoire politique, Editions ENS, Paris, (1966) 2005, p. 41-78. A lire en complément, du même auteur, dans le même ouvrage, "Trois interprétations d'une crise des valeurs" (1976), op. cit., p. 167-174.

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