dimanche 8 janvier 2006

Palmes, lentilles et grosses bétises



Plaisir télévisuel (c'est rare...) : la soirée "Invention" sur Arte. Merci à Isabelle Huppert et Philippe Noiret - d'avoir prêté leur talent aux personnages de Marie Curie (prix Nobel) et de Schutz, le directeur de l'ESPC (palmes académiques), avec le clin d'oeil de Pierre-Gille de Gennes. Le film montre avec bonheur et humour combien l'invention a besoin de référents pour frayer son chemin.
Référents culturels, qui ouvrent à la compréhension et au rebond de pensée, analogie aidant. Ainsi cette scène remarquable où Marie Curie, énervée de ne pas comprendre ce qui se passe, accepte d'expliquer la situation à sa bonne et trouve de nouvelles idées dans les analogies que celle-ci déploie pour la suivre et l'aider. Référents institutionnels, qui ouvrent à l'invention les voies de l'acceptation. Ainsi, Pierre et Marie Curie auraient-ils pu mener à bien leurs découvertes sans le désir de leur directeur d'être reconnu par l'Académie des Sciences, sans sa position sociale ? Le cocktail, donc : joindre à l'intelligence, le désir, le goût du risque, la confiance et l'abnégation. C'est bien peu dans l'air du temps...
Pour les travaux pratiques et la mise en perspective, on reverra ce beau documentaire sur l'invention des lentilles souples en Tchécoslovaquie .
Hélas, le site concocté par Arte en accompagnement n'est pas à la hauteur, en dépit de l'interview de Pierre Corvol. Certes, le design est réussi. Mais que dire de textes où se côtoient banalités et grosses bétises? Je cite : "En mai 1765, l’ingénieur James Watt réfléchit à la manière d’améliorer les mécanismes traditionnels à combustion pour économiser du charbon. Soudain, il a une idée de génie : tirer partie de la pression induite par la vapeur d’eau. Pourtant, la force motrice de la vapeur n’est pas exploitée avant la fin du 18e siècle, lorsqu’elle est associée au piston et au cylindre". Voilà un très bel exemple de mythologie moderne. Il réfléchit, soudain il trouve !! Tout le topos de l'invention...!
Or, tout est faux, ou presque, dans ce texte. L'idée d'utiliser la vapeur pour épuiser l'eau des mines est née dans les années 1680, avec Savery. Elle a trouvé une première et fructueuse réalisation (avec piston et cylindre, autrement dit une pompe, oui oui...) dès le début du XVIIIe siècle, 1709 pense-t-on généralement, avec Newcomen, inventeur de la machine à feu, premier nom donné à la machine à vapeur... Stupeurs et engrenages!! Watt ne fut qu'un "améliorateur".... Et ce fut moins pour économiser le charbon que pour régulariser le mouvement et l'adapter à d'autres usages que le pompage...
Je recommande aux documentalistes d'Arte, de visiter l'excellent site réalisé par des lycéens, de retour du CNAM (cf. lien) Il faudrait lire aussi :
  • Chris MacLeod, "James Watt, heroic invention, and the idea of the industrial revolution", in M. Berg and K. Bruland (eds.), Technological Revolutions in Europe: Historical Perspectives (Edward Elgar, 1998), 96-115 (http://www.bris.ac.uk/Depts/History/Staff/macleod.htm)
  • Les chemins de la nouveauté. Inventer, innover au regard de l'Histoire, CTHS, 2004 (http://www.cths.fr/FICHES/Fiches_Edition/f_5/E_544.shtm)
Mais voilà, c'est à moitié en Anglais, c'est long, ça prend du temps... Bref, c'est pas de mode.
Alors, vive le mythe ! C'est consensuel et ça va vite...