mercredi 15 mars 2006

Cas de confiance. A qui se fier ?




A qui se fier ? Cette question, Hélène Vérin l’emprunte à un article de Caillé paru dans la revue du MAUSS, 1994 : « A qui se fier ? Confiance, interaction et théorie de jeux », qui interrogeait en substance : «comment expliquer que cette dimension de l’être-ensemble n’ait pas fait plus tôt l’objet d’un traitement explicite, synthétique, systématique et transdisciplinaire ? » et répondait: « la question ne se posait pas dans le cadre des deux grands modèles explicatifs qui ont dominé les sciences sociales, l’individualisme méthodologique et les divers holismes. C’est l’interactionnisme qui permet de la poser. » Pur essentialisme, objecte Hélène Vérin, puisque cela revient à poser la question « non pas dans les raisons qui amènent la question à se poser, mais dans le domaine qui permet de la poser ». Et d’ajouter : « la question de la confiance n’était pas une question, parce qu’elle n’était pas en question. »

Mais elle accorde à Caillé que la question de la confiance renvoie à la question de l’identité.

Et prend pour preuve, la mendicité dans le métro.

Lorsqu’il en appelle à leur générosité des passagers, le mendiant (terme qui ne s’emploie plus) signifie ceci aux passagers : il faut que vous (les voyageurs) puissiez considérer qu’eux (les mendiants) se considèrent comme des personnes. « Si vous voulez conserver la confiance publique et continuer à agir selon votre intérêt, alors vous devez m’aider à demeurer une personne. » Non sans une menace sous-jacente exprimée avec subtilité : « je suis (reste) bien une personne puisque je vous fais don de la possibilité d’être donateur (puisque je vous mets en dette) et donc je considère que vous vous considérez comme des personnes. ». En définitive, la question posée ici est la question de l’identité : « qui suis-je ?»

Chacun sait, entend, comprend au ton de la péroraison, la fragilité de la limite entre la menace d’une subversion de la tranquillité publique, la menace d’une irruption de la violence, le principe partagé de l’intérêt bien compris et celui du don partagé. Mieux, pour le donateur, se considérer comme une personne, c’est balancer, c’est admettre qu’il ne sait pas s’il agit par intérêt immédiat, par intérêt à long terme, parce qu’il doit racheter par une aumône sa tranquillité, par agacement, par faiblesse, ou par pure générosité. La seule façon de répondre à cette question, de répondre au « qui suis-je ? », sauf à se trouver prisonnier, c’est-à-dire assigné unilatéralement à un sort précis, dans un endroit donné, c’est de poser cette autre : «où suis-je qui ? ». Ce qui suppose des « où ? », c'est-à-dire des cadres. La question centrale est là : qui ne dispose pas d’un jeu suffisant de cadres pour se positionner, ne peut faire émerger en lui la confiance, ni en retour, inspirer confiance. « Ce qui paraît être à l’origine de la confiance, ce n’est pas la nécessité de recourir à un espace particulier : celui de la reproduction de la grande société ; c’est la possibilité pour pouvoir agir, de circuler d’un espace à l’autre tout en demeurant un acteur de ses propres actes». La confiance publique reposerait sur le maintien de découpage en espaces hétérogènes, sur la multiplicité de cadres.

Maurice Halbwachs, dans son ouvrage sur la Mémoire collective, insistait lui aussi sur la nécessité d’une multiplicité de cadres pour que s’instaure une mémoire de groupe, une mémoire publique en somme et que se constitue la conscience d'être de l'individu. Le fait serait-il anthropologique ? Il est historique, en tout cas, et peut s’analyser tel. La confiance, c'est la possibilité de passer d’un cadre de relation à un autre. Pour qu’elle s’établisse, il faut que coexistent de tels cadres, de tels espaces, et que soit clairement posée leur hétérogénéité, leur différence de nature (exemple en politique : droite/gauche…). A l’inverse, refuser à une communauté d’hommes, à un groupe social, à une classe d’âge, l’accès à des cadres hétérogènes (la banlieue, partir faire du ski, entrer à l’Université, le travail en entreprises, voter, etc.), c’est lui interdire la confiance. Confiance en soi, confiance dans le voisin, confiance dans la Nation, etc..

Le dilemme, c’est que la confiance s’instaure à ce point précis où s’instaure l’hésitation entre agir en connaissances de cause et agir sans savoir quel en est vraiment le motif ni les résultats. « Ce qui nous invite à explorer l’idée suivante : cette marge d’incertitude, cette impossibilité d’assigner décidément un motif discernable et aussi remarquons-le, un effet présumé à l’action est précisément au fondement du lien social, est la source de la confiance prise absolument». Le modèle de la mendicité dans le métro fait donc apparaître trois niveaux de constitution de la confiance : celui de la place assignée, du miroir ; celui des passages d’un cadre à l’autre ; celui de l’incertitude, de la constante mise en question. Mais est-il de bonne politique sans acceptation et gestion de l’incertitude ?

L'auteur, ensuite analyse ce qui apparaît de la confiance dans le roman courtois, chez Montaigne, Ignace de Loyola, et dans le film « La vie est belle » (It’s a Wonderful Life, de Franck Capra, sorti en 1946 ; mais cela vaudrait certainement aussi pour La vita e bella de Roberto Benigni). Et conclut : « la question que l'on pourrait se poser est celle de l’apparition dans les sciences sociales, de ces fabulettes, de ces scénarios épurés qui sont des expériences de pensée où la question de la confiance devient la pierre de touche de la validité de l’hypothèse théorique, voire de l’abstraction théorique. Elles révèlent l’insuffisance de toute détermination unilatérale de l’individu par l’intérêt dit rationnel. Ce que notre détour peut faire voir aussi, c’est que le seul recours à la notion positive de personne ou de don partagé dans la confiance est insuffisant ou peut-être dangereux. Que ce qui demeure énigmatique dans la solution par le « nous avons plusieurs vies » est la condition de possibilité du passage de l’intérêt à la confiance. Que ce qui demeure incompréhensible ou contradictoire ou insupportable c’est que nous puissions être à la fois calculateurs et confiants et que l’intérêt égoïste le plus indifférent au lien social puisse faire « la cousture de notre liaison », comme l’écrit Montaigne qui finit par se réfugier dans une sorte de psychologie différentielle, alors très en vogue.» Autrement dit, la confiance comme question renvoie à une anthropologie. « Il faudrait cependant faire un pas de plus dans ce que j’ai ébauché : dégager d’autres schème de rétablissement de la confiance. J’ai essayé de montrer comment fonctionne le plus archaïque et le plus vivace peut-être, celui qui s’incarne dans le déroulement linéaire de la narration d’une quête… ».

Affaire à suivre, donc. Espérons-le, du moins…

« Jalons pour une histoire de la confiance » in Laufer, R. et M. Orillard (dir.), La confiance en question, L’Harmattan, coll. Logiques sociales, 2000, p. 37-57