vendredi 31 mars 2006

Plus de français pour les brevets ?

Quelques mots qui paraîtront exotiques, en ces temps de remuage de la démocratie, mais j'y tiens.
Anecdote ? Pas vraiment... Symptôme ? Sûrement.
Pour connaître l'affaire, il faut lire le Nouvel Economiste,
qui, entre nous, vaut bien Libération.
Transportons-nous donc dans la 31ème année, N° 1337, jeudi 16 mars 2006, page 7, section Economie & Mondialisation, rubrique Géopolitique.
L'article est de Pascal Lorot. Il s'intitule : Alerte, langue française.
Que dit le chapeau ?
"Un amendement, heureusement retiré, a failli imposer l'anglais comme langue unique des brevets. Il faut stopper ces dérives".
Déjà je vous entends goguenarder, à demi-distrait, et sourire du patriotisme économique, ou vitupérer le déclinisme.
Alerte, pourtant. L'adoption par nos élites du vieux slogan : "du passé, faisons table rase" n'est pas sans danger.
L'auteur part d'un constat : de plus en plus d'entreprises françaises imposent à leurs salariés, l'usage de l'anglais, comme langue courante... Pourquoi pas, commente-t-il, si le pragmatisme commande de parler "globbish" comme tout un chacun dans le monde.
Mais il y a des lignes jaunes à ne pas franchir.
Et l'Assemblée nationale a failli en franchir une. Lors de la discussion de la loi sur la recherche, elle a failli voter un amendement visant à ratifier le protocole de Londres, qui prétend rien moins qu'imposer l'Anglais comme langue unique de rédaction des brevets, en arguant de la rationalité économique.
Quelle importance, direz-vous ?? Aucune, si vous avez pris l'habitude de jeter sans les lire les modes d'emploi rédigés en franglais, sauce traducteur automatique...
Mais pour les PME et TPE qui représentent, je le rappelle, 80% de notre tissu industriel, les conséquences d'une telle décision seraient à terme dramatiques :
1) le coût financier de dépôt d'un brevet est déjà élevé. Adopter le protocole de Londres serait l'accroître du coût de la traduction (qui a voulu payer de ses deniers un traducteur pour ses articles scientifiques, me comprendra...);
2) le coût technique serait plus élevé encore, du fait de la perte de maîtrise de l'expression. L'échange technique, qui tient à la fois et depuis longtemps, bien avant l'invention du brevet, de la transmission et de la protection, s'appuie autant sur la langue que sur le dessin. Ecrire un brevet, c'est maîtriser son discours, c'est jauger ce qui doit se dire et ce qui peut se taire, c'est évaluer ce qu'on dévoile sans totalement le dévoiler, bref c'est protéger en écrivant et en taisant par le choix des termes et des expressions. Les entrepreneurs au XIXe siècle recouraient à des cabinets d'ingénieurs spécialisés dans cette sorte de rhétorique. Les cabinets Armangaud et Flachat furent parmi les plus célèbres, mais il y en eut beaucoup d'autres.
Si de tels cabinets venaient à se mettre en place dans la foulée du protocole de Londres, ils se peupleraient automatiquement de ressortissants de langue anglaise. Cela signifie qu'interdire la rédaction des brevets en français, ou en espagnols, ou en portugais, ou en allemand, ou en russe..., et d'une manière générale, en langue vernaculaire, c'est à terme :
1) acculturer les domaines de production concernés;
2) leur interdire l'accès à leurs propres archives, donc à leur passé technique, à leur propre mémoire technologique. Or, contrairement à ce qu'on pense trop facilement de nos jours (je veux dire : ce que le marketing nous fait penser) innover, ou tout simplement concevoir nécessite de recourir au passé. Car le passé est un réservoir d'idées. Y puiser accroît la faculté de rebondir, favorise la résilience. Et ce qui vaut pour les individus, vaut pour les sociétés.
Contraindre la rédaction des brevets d'industrie en anglais, c'est encore :
3) appauvrir l'accès des pays non anglophones à la technique;
4) et par contre coup, appauvrir l'accès de tous...
L'on sait, en effet, par l'histoire des techniques, que le dynamisme, la créativité s'épanouissent dans l'échange, la traduction, l'interprétation. Merci donc à Pascal Lorot de nous avoir informés.
Et libre à nous d'en apprécier l'enjeu.
... Think different
??