dimanche 17 septembre 2006

Des sociétés... techniques, choquées, distraites...


Le texte est court, joliment mis en page par les éditions Allia et j'ai souvenir de l'avoir acheté à la boutique de la BNF. Walter Benjamin l'a réécrit quatre fois, entre 1936 et 1939. Cette édition est l'ultime et sa traduction en 1959 fut l'œuvre de Maurice de Gandillac. "…

Tout part de Paul Valéry : "L'étonnant accroissement de nos moyens, la souplesse et la précision qu'ils atteignent, les idées et les habitudes qu'ils introduisent, nous assurent des changements prochains et très profonds dans l'antique industrie du Beau. […] Ni la matière, ni l'espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu'ils étaient depuis toujours. Il faut s'attendre que de si grandes nouveautés transforment toute la technique des arts, agissent par là sur l'invention elle-même, aillent peut-être jusqu'à modifier merveilleusement la notion même de l'art.", ( "La conquête de l'ubiquité", Pièces sur l'art, Paris, 1934 [Paris, Gallimard, La Pléïade, t.II, 1960, p. 1284]).

Et Benjamin de proposer une rapide histoire de la reproductibilité.

Il observe avec justesse que la réplique est fondement de l'art, je dirais plutôt le fondement de l'activité humaine. Sans cette capacité des hommes à refaire ce qu'ils ont déjà fait, il ne saurait, il ne pourrait y avoir d'apprentissage. L'artiste ne se forme-t-il pas en copiant?

Reproduire donc, pour produire. Copier pour s'émanciper. Mais reproduire, copier manuellement. Mettre la main à l'œuvre, en somme.

Cette aptitude fondamentale à la reproduction s'est pratiquée diversement selon les époques. Car les civilisations sont tributaires de la technique : pour reproduire, les Grecs n'avaient à leur disposition que la fonte et l'empreinte, et les seules œuvres d'art reproduites en série furent les bronzes, les terres cuites, les monnaies. Avec la gravure sur bois est née la reproduction du dessin. "Le Moyen-Age y ajoutera la gravure sur cuivre, au burin et à l'eau-forte". Puis avec l'imprimerie, vint la reproduction technique de l'écriture.

Mais plus que sur l'imprimerie, c'est sur la lithographie que Walter Benjamin s'appesantit. Il voit en elle une étape capitale dans l'histoire de la reproductibilité technique de l'œuvre d'art. Avec la lithographique, l'art graphique put non seulement produire en masse, mais produire en masse rapidement des gravures nouvelles.

La nouvelle technique ouvrait la porte à la photographie, elle en contenait l'idée. Et "si la lithographie contenait virtuellement le journal illustré, la photographie contenait virtuellement le cinéma". Inéluctablement, la reproduction manuelle s'effaça devant la reproduction technique. En 1934, Valéry prophétisait à peine notre quotidien : "Comme l'eau, comme le gaz, comme le courant électrique viennent de loin, dans nos demeures, répondre à nos besoins moyennant un effort quasi-nul, ainsi serons-nous alimentés d'images visuelles ou auditives, naissant et s'évanouissant au moindre geste, presque à un signe." (p.12)

Reproduire le réel pourvu que l'on ait les moyens techniques en main…

Ces photos dont le Business model de l'informatique s'est dépêché de nous proposer la mise en ligne gratuite, seraient-elles des œuvres d'art ? Non, si l'on suit l'analyse de Walter Benjamin.

Car, ce qui signe l'œuvre, c'est son hic et nunc, c'est-à-dire son "l'unicité […] là où elle se trouve" (p. 13) Cette unicité est le fondement de son authenticité parce que c'est cette existence unique qui ,seule, subit, le travail de l'histoire : altérations physico-chimiques, possesseurs successifs. Une œuvre d'art ne peut être à la fois originale et reproduite. A l'inverse, ce qui signe la reproduction, la reproduction technique tout particulièrement, c'est son indépendance vis-à-vis de l'original : l'agrandissement : d'une part, parce que le gros plan, le ralenti donnent à voir des traits, des touches, invisibles à l'œil nu; d'autre part, parce que la reproduction technique peut se "transporter […] dans des situations où l'original lui-même ne saurait jamais se trouver" (p. 15) : c'est ainsi qu'une cathédrale entre dans un bureau, et que le mélomane écoute dans son appartement, dans le train ou l'avion, un récital exécuté en plein-air. Quand je photographie un coucher de soleil sur l'Océan et que je mets cette photographie sur le net, je ne fais donc que produire une image, elle-même reproduction de la réalité.

Il n'en demeure pas moins que la notion d'oeuvre d'art s'est modifiée.

La reproduction technique a provoqué sa dépréciation, l'évanescence de la notion d'authenticité, le dépérissement de son aura. "On pourrait dire, da façon presque générale, que la technique de reproduction détache l'objet du domaine de la tradition. En multipliant les exemplaires, elle substitue à son occurrence unique son existence en série. Et en permettant à la reproduction de s'offrir au récepteur dans la situation où il se trouve, elle actualise l'objet reproduit." (p. 17) Il en résulte un ébranlement de la tradition. Car "ce qui fait l'authenticité d'une chose est tout ce qu'elle contient de transmissible de par son origine, de sa durée matérielle à son pouvoir de témoignage historique". Abel Gance anticipe avec enthousiasme cette vaste liquidation de l'authenticité : "Shakespeare, Rembrandt, Beethoven feront du cinéma. […] Toutes les légendes, toute la mythologie et tous les mythes, tous les fondateurs de religion et toutes les religions elles-mêmes […] attendent leur résurrection lumineuse, et les héros se bousculent à nos portes pour entrer". (Abel Gance, "Le temps de l'image est venu", L'art cinématographique II, Paris, F. Alcan, 1927, p. 94-96, p. 18)

La photographie et le cinéma - j'y ajouterai personnellement la pratique automobile - ont transformé le caractère général de l'art, en même temps qu'ils ont modifié la perception du monde. Rien aujourd'hui ne contredit l'analyse faite en 1936 par le philosophe : la valeur d'exposition est devenue la valeur principale - habilement utilisée par les techniciens du marketing dont l'incitation "à mettre ligne nos photos" sous-tend sans ambages l'incitation à consommer l'informatique sous toutes ses formes. Inciter à exposer pour inciter à acheter l'outil qui permet de le faire… En regard, inévitablement, la relation d'expert à expert a remplacé la relation artiste/public. Certes, le cinéma - et sa variante télévisuelle - sont indispensables dans nos sociétés. "Le film est la forme d'art qui correspond à la vie de plus en plus dangereuse à laquelle doit faire face l'homme d'aujourd'hui. Le besoin de s'exposer à des effets de chocs est une adaptation des hommes aux périls qui le menacent". (p. 73) Mais l'intégration dans un dispositif qui, justement, dispose de lui, a privé l'acteur de l'évaluation de sa prestation par la confrontation directe avec le public, le contraignant à se placer en expert de lui-même. En face, que reste-t-il du public ? Faire œuvre d'image, faire œuvre de texte est plus que jamais à la portée de tous : "il n'existe guère aujourd'hui d'Européen qui, tant qu'il garde un pied dans le processus du travail, ne soit assuré en principe de pouvoir trouver, quand il le veut, un tribune pour raconter son expérience professionnelle, pour exposer ses doléances, pour publier un reportage ou un autre texte du même genre." (p.48) L'on sait soixante-dix ans plus tard que la reproduction technique, après avoir bouleversé les fonctions de l'art, bouleverse les fonctions de la presse. Ainsi, va Libération...

Expert contre demi-expert donc. Ou presque réciproquement. Mais les modifications induites sont plus profondes encore. Que reste-t-il du réel, médiatisé jusqu'en son tréfonds ?

La caméra pénètre la trame du donné à l'instar du microscope. La sensation est là d'aller "au cœur même du réel, de la façon la plus intensive". Sensation utile, profitable ô combien, à l'industrie du jeu électronique, l'industrie de l'entertainment, l'industrie de la distraction. Que vaut, en regard, le spectacle - direct, non médiatisé - de la Nature ?

Regard distrait, écoute distraite, mais plongée, immersion totale dans le jeu. La distraction sous toutes ses formes est devenue une modalité majeure du comportement social. Pire : "au moyen de la distraction qu'il est à même de nous offrir, l'art établit à notre insu le degré auquel notre aperception est capable de répondre aux tâches nouvelles." (p. 73).


Titre original : "Das Kunstwerk in Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit"

Traduction Maurice de Gandillac, revue par Rainer Rochlitz, Editions Allia, Paris, 2006

Extrait de Œuvre III

NB. Le texte a connu quatre éditions différentes. On en trouvera une ici .