mercredi 13 septembre 2006

Lumières en berne... 1

Longtemps, les historiens ont considéré que leur rôle était de s'en prendre au mythe, de l'éradiquer, et de le remplacer par la "réalité". Cela se traduisait par des titres de type "De …à", par exemple : "Bonaparte, du mythe à la réalité"; "la chevalerie, du mythe à la réalité", etc. (les titres indiqués sont purement illustratifs, et ne correspondent à aucune publication particulière).

Cette sorte d'approche, dont on perçoit la volonté de rationalisation et l'arrière-plan positiviste - qu'est-ce en effet que ce "fait" censé remplacer l'imagination ?- a cours encore. Il suffit pour s'en convaincre d'interroger Google à ce propos. Mais ce n'est plus chez les historiens. Ceux-ci, en effet, ont compris que le mythe était partie intégrante de la réalité humaine, qu'à ce titre, il pouvait intervenir dans l'histoire de peuples, civilisations ou sociétés. Par conséquent, ils ont appris à travailler sur les "représentations", sur les images et configurations mentales, ces héritages de pensée qui agissent sur les hommes en société, et les font agir. Ils ont appris aussi, à force de recherche, que l'histoire certes pouvait approcher la réalité historique, mais qu'elle ne pouvait l'atteindre véritablement. Nul ne peut savoir ce que fut vraiment le passé… Les temps enfuis gardent à jamais leur mystère, et engendrent, côte à côté, la science et la légende, l'Histoire, fantasmes, mémoire, oubli…

Ainsi : Kamelot tient du mythe, les célébrations du 11 novembre, ou du 8 mai, relèvent de la remémoration - littéralement : de la remise en mémoire.

Pour comprendre, rappelons ceci : le mythe, aux yeux des anthropologues, n'est pas n'importe quel récit fantasmé. Il n'est pas n'importe quel fantasme inspiré par le passé, il est un récit des origines, ce récit qu'un groupe humain, une société, place au fondement de son existence; ce récit dans lequel ce groupe, cette société se reconnaît, et dont il considère qu'il le fonde, en droit, en fait, en rêve et en désir, ce récit qui légitime son existence collective et ses actes.

Or, parce que c'est son métier, il revient à l'historien d'analyser ces moments où la célébration du passé, sa résurgence, son rappel etc., prend forme d'une "texture mythique", ou peut-être même bascule vers le mythe, de mesurer l'évolution historique de ces représentations, leur puissance agissante aussi, voire leur déclin.

Précisément, je me demande dans quelle mesure nous ne sommes pas dans un moment de "mythification" des Lumières, de cette brève période de l'histoire européenne qui s'est déroulée au XVIIIe siècle, disons de la publication des Lettres persanes à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, brève au regard de l'immensité historique, capitale néanmoins pour les sociétés européennes, du fait qu'elle s'est achevée par la Révolution française, l'abolition des privilèges, la proclamation de l'égalité des hommes en droit, la proclamation de Droits inaliénables : la liberté, la sûreté, la propriété et la résistance à l'oppression, la liberté de penser, la liberté de religion…, la séparation des pouvoirs, et le rôle fondamental imparti à l'Etat de protéger les droits inaliénables et sacrés, non du citoyen, mais de tout être humain…

Bref tout ce qui fonde nos sociétés.

Or, c'est là que le bât blesse. Il se pourrait bien en effet, qu'au nom de cette nécessité qui nous fait face, de réactiver le Contrat social, alors que nul ne peut désormais plaider l'ignorance, nous soyons à un moment de "mythification" des Lumières. .. Alors que nous aurions besoin de compréhension. Deux manifestations (on dit en fait aujourd'hui, deux évènements) de ces mois derniers tendent à m'y faire penser : l'exposition Lumières ! Présentée par la BNF, à la fin du printemps; le soi-disant "cours public" donné par Michel Onfray, que nous a infligé France-Culture, chaque soir à l'heure du repas, tout l'été… Celle-là sympathique, celui-ci affligeant, celle-là idyllique, celui-ci dénigrant, avec ce point commun que l'on était dans les deux cas, dans l'image d'Epinal… l'une sur fond bleu, l'autre sur fond noir. Mais ni embellisement, ni dénigrement ne font une remémoration. Ils tissent un autre récit... celui de l'acculturation.