jeudi 28 décembre 2006

Qu'est-ce qu'un objet technique ?

Qu'est-ce qu'un objet technique ? Question difficile répondait Jean-Pierre Séris, dans son ouvrage La technique. La technique certes renvoie à l'action. Mais tout agir n'est pas un faire. La difficulté est là d'emblée : une technique ne produit donc pas nécessairement un objet matériel : elle peut produire un roman, un poème , tout ce qui, dans le sens admis à partir de la fin du XVIIe siècle en Europe, relève du chef d'oeuvre, au même titre que le grand oeuvre réalisé par l'artisan désireux de devenir maître. Sans doute y ajoutera-t-on de nos jours l'exploit sportif... Praxis et Poïesis, ces registres majeurs de l'action humaine, requièrent des techniques pour leur mise en oeuvre (retenons le mot). Mais le résultat de cette mise en oeuvre n'est pas nécessairement un objet matériel.
Qui s'en tiendrait à la matérialité de l'objet, n'obtiendrait pas pour autant la certitude. Même restreinte à signification matérielle, la notion d'objet technique est une notion fuyante. Un constat s'impose, qui n'est pas totalement pour rassurer : un objet technique est souvent lui-même un intermédiaire, qui servira à élaborer un autre objet technique. Le biais est utile. Il conduit à l'usage, qui pourra fournir la base, le fondement d'une première définition : "sera objet technique tout objet susceptible d'entrer à titre de moyen ou de résultat, dans les requisits d'une activité technique." Nous voilà en terrain stable, mais pour combien de temps ? A bien y regarder, en effet, la définition renvoie nécessairement à l'objet "naturel" : le minerai, par exemple, observe Séris. Le minerai n'est pas un objet technique à proprement parler, mais il le devient quand il rentre dans la chaine de fabrication du métal. Pourtant, ce n'est pas un objet artificiel. Le minerai n'est pas fabriqué par l'homme, il est pensé par lui , matière à transformer, objet à venir. Est-ce dire que l'homme transforme en artifice tout ce qu'il touche ? "Un objet naturel n'est pas naturellement naturel, observe avec justesse Georges Canguilhem, il est objet d'expérience usuelle et de perception dans une culture." (Etudes d'histoire et de philosophie des sciences. p. 16).
L'homme ne transformera pas le plomb en or, et cela quel que soit son niveau de technicité, quelle que soit sa capacité technique, son aptitude à mettre son environnement à sa disposition, à le transformer en outils de transformation, . Et ce n'est pas faute d'avoir essayé ! C'est dire que la différence entre objet naturel et objet technique ne tient pas à ce que l'un relève de la Nature et l'autre de l'artifice : quelque chose résiste de part et d'autre, que les philosophes ont tenté de définir. L'objet technique s'oppose à l'objet naturel en ce qu'il est le résultat d'une "cause efficiente ... accompagnée de la pensée d'un but auquel l'objet doit sa forme", analyse Kant dans la Critique de la faculté de juger. Comprenons : l'objet tient sa forme d'un projet, d'un besoin, d'une volonté qui a entraîné sa conception, puis sa fabrication. L'homme pense la potentialité minérale, il conçoit le bénéfice qu'il peut en retirer, mais il ne fabrique pas le minerai, ni l'énergie nécessaire pour sa transformation - pas même lorsqu'il s'agit d'énergie nucléaire ; il utilise ce que la Nature a placé autour de lui, avec lui. Tandis qu'il conçoit (pensée d'un but) et fabrique la Centrale, la voiture, le lit, la hache, parce qu'il en a éprouvé le besoin, ou l'envie, ou la nécessité (cause efficiente).
Nous voilà donc arrivés à un second palier de certitude : l'objet technique, est cet objet produit par la capacité humaine à penser l'artifice et à le fabriquer. Pas plus que précédemment, la stabilité ne durera toutefois : comment, à partir de cette définition, distinguer entre ce qui relève de l'art et ce qui relève de l'utilité pratique ? L'artiste transforme le monde autant que l'artisan. Et il peut résulter d'une forme née d'une cause efficiente... accompagnée de la pensée d'un but", la production d'une oeuvre d'art, un tableau... Cela renvoie à la communauté historique qu existait autour du chef d'oeuvre, entre la production artistique et la production artisanale. Mais laissons cette question, dont je pense qu'elle relève de l'anthropologie plus que de la philosophie. Et rejoignons Séris, qui à juste titre, évoque Aristote : "les productions de l'art sont celle dont la forme est dans l'esprit de l'artiste". ("j'appelle forme la quiddité de chaque être, substance sans la matière... Métaphysique, Z7, 1032b). Mettez un gland en terre, et vous aurez un chêne. Mettez un lit, vous n'aurez rien... "Si l'art de construire les vaisseaux était dans le bois, il agirait comme la nature", Physique, II, 8, 199b. L'objet technique est donc cet objet naturel ou artificiel, qu'un principe extérieur à lui-même a donné forme, qui ne tient pas sa forme de son être propre. "Un lit ne naît pas d'un lit... La figure d'un lit n'en est pas la nature", Physique, II, I), ou : "Supposons qu'un instrument, tel que la hache, fût un corps naturel : la quiddité de la hache serait sa substance et ce serait son âme... Mais en réalité, ce n'est qu'une hache", Traité de l'âme, II, 1. Ceci vaut, y compris lorsque l'objet artificiel dépasse ce que la Nature peut faire naturellement, lorsque la technique fait mieux que la Nature. La technique est inhérente à l'homme, non à l'objet. L'objet technique, apprécié par les philosophes, se définirait-il exclusivement en négatif, par son inaptitude à s'auto-former ?
Vient alors G. Simondon. Son apport ici est d'avoir révélé, en positif, la technicité qui donne existence à l'objet, à laquelle il donne existence, aussi. Singulièrement, Simondon ne s'est pas préoccupé de poser une définition liminaire à cet objet technique dont il fait le centre de son ouvrage, Du mode d'existence des objets techniques. Pourtant, aucun commentateur n'a relevé cette apparente anomalie, observe Jean-Pierre Séris. C'est que Simondon s'intéresse d'abord à la technicité. Qu'est-ce que la technicité ? Tout à la fois l'aptitude technique propre à l'humain, et l'expression que prend cette aptitude dans les singularités d'un temps. Simondon à montré qu'elle ne s'exprime pas uniquement par la diachronie, par le mouvement ou la lignée qui donne naissance à l'objet, mais aussi dans la synchronie, par la culture qui entoure l'objet et le qualifie...Tel objet sera technique dans une société et ne le sera pas dans telle autre, ou ne le sera pas de la même manière du fait qu'il ne traduira pas et ne sera pas englobé dans la même culture. Cela se vérifié à l'analyse de la valeur donnée à l'objet. Il n'est, en effet, de valeursans référents. Qui dit valeur, dit accord entre plusieurs, donc culture, donc système de pensée. L'objet technique pourra avoir une valeur d'usage, une valeur esthétique, une valeur symbolique selon le système culturel qui l'environne. Mais cette valeur, reconnue dans un système, sera négligée dans un autre. L'objet prendra d'autres valeurs ou n'en prendra pas, occupera d'autres lieux symboliques, ou n'en occupera pas. En Occident, "le boomerang n'est plus une arme, et le cerf-volant n'est qu'un jeu". Que deviennent les grues et les usines dans un pays qui se désindustrialise ? Que devient l'objet technique hors du contexte technique qui lui donne sens et valeur, lorsqu'il est coupé de ses usages et de son environnement technique ? A l'inverse, certaines techniques, telle l'électronique, imposent leur technicité, à l'ensemble des objets "dont elles promeuvent l'usage", elle imposent à la culture leur techicité...
Séris aborde alors de front la question qui le préoccupe : peut-on définir la technique par l'objet ? En d'autres terme, l'objet existe-t-il en dehors de la technique - de la technicité - qui l'a fait naître ? Lui, répond par la négative : l'objet n'objective pas la technique - ce que tous les historiens et les archéologues des techniques savent, et sur quoi repose pour une part leur métier. La technicité n'est pas contenue en soi dans l'objet. "L'objet n'est qu'un indice, un témoin muet ou un élément abstrait et mort." Ce propos, tout muséologue, tout historien des techniques, tout archéologue devrait le méditer; puis, avec Aristote, chercher le principe, l'intentionnalité, qui fait naître l'objet; et avec Simondon, traquer la technicité qui l'a fait exister. Ce qu'il exprimait d'emblée par cette citation du Mode d'existence, placée en exergue : "Il ne serait pas exagéré de dire que la qualité d'une simple aiguille exprime le degré de perfection de l'industrie d'une nation. Ainsi s'explique le fait qu'il existe avec assez de légitimité des jugements à la fois pratiques et techniques comme ceux qui qualifient une aiguille d' "aiguille anglaise." (G. Simondon).
Jean-Pierre Séris, La technique, p. 22-31, PUF, collection Philosopher, [1994] 2000.