dimanche 19 février 2006

Sysley et les scieurs

Les scieurs de long

Vus par Sysley, 1876
Cueilli au Petit-Palais (avec reflet...)

Ouvrier à la scierie Dubot

vu par le "pays des Combrailles", de nos jours
Cueilli sur le web...

dimanche 5 février 2006

Bleu, Blanc, Jaune again...


Contre-épreuve...



Le Plume avait raison :
Urbi et Orbi...

.... chacun de sa maison.

samedi 4 février 2006

Nice Work dans les 80s ?

Ne me demandez pas pourquoi les éditeurs ont appelé ce livre "Jeu de société". Ou plutôt si : demandez-le. Nice Work, son vrai titre, donne en Français : "Chouette boulot" ou "Joli travail"... Difficile à assumer en pleine crise, en 1990, pour un éditeur même quand l'auteur est David Lodge!
Découverte en complément : Nice Work, publié en 1988 a été traduit presque aussitôt en Français, tandis qu'il a fallu attendre sept ans pour avoir arriver Small Word, "Un tout petit monde", sorti en Grande-Bretagne en... 1984. Bug éditorial ?? Les deux ouvrages n'ont pas eu la même fortune...
L'auteur ! L'auteur.... Savez-vous qu'en demandant "Philippe Swallow" sur Google, l'un des personnages principaux de la trilogie, vous obtenez presque autant de réponses qu'en demandant David Lodge ? Pas sur Google-image bien sûr, vérification sans doute de l'adage Robyn Penrose (l'universitaire)-Derrida : "Il n'y a pas de hors-texte".
Mais là j'objecte, et tant pis pour Derrida : s'il n'y avait pas de hors-texte, il n'y aurait pas d'historiens... dont le travail est moins de fixer la morale du monde que de comprendre son passé. Et lorsque de mots, il ne reste que le texte, lorsque l'historien a peu d'images et pas de parole... il mesure le poids du manque. Comment analyser l'absence, comment décrypter ce qui ne passe plus, parce que c'est passé, parce que cela ne fait plus évidence, parce que l'évident s'est déplacée...?
Le postulat de l'histoire, tard venu il est vrai, et le fruit de l'approche scientifique, c'est qu'il n'est d'énoncé sans hors-texte, sans implicite. Il n'est d'énoncé sans un non-dit qui permette l'échange et le favorise, qui lui procure richesse et économie, lui confère son dynamisme, ses accords, ententes, malentendus, rebonds, son inventivité. Passons...
Laissons aussi ceux qui aimerait que l'histoire, tel l'inconscient, ne soit qu'un langage... (Un historique ?) Cela ferait d'eux des grammairiens...
Ah, la grammaire des faits... Doux fantasme. ..
Mais je m'égare.
Retour vers Nice Work donc.
Lectrice, j'ai suivi avec plaisir Lodge dans son humour, cette manière incomparable qu'il a de mener ses personnages, de tenir l'intrigue.
Historienne, j'ai aimé ce "roman vrai". Lodge en effet, joue a entremêler deux sociétés, deux mondes qui s'ignorent, voire se méprisent cordialement, même en Grande-Bretagne, l'Entreprise et l'Université : voilà pour le roman. Il décrit avec précision leurs difficultés. Des difficultés analogues dans leurs effets : restrictions budgétaires, travail au moins disant, rationalisation, chômage, surtravail; identiques dans leurs causes : crise économique, déclin : voilà pour la réalité.
Son respect est grand, des faits, des personnages, du lecteur. Sans jamais céder au pessimisme, encore moins au cynisme, il brocarde plaisamment et avec justesse les discours "déconstructivistes", "derridiens" des universitaires, le pragmatisme à courte vue des directeurs d'usine, se moque élégamment des travers culturels de chacun, au bureau, à l'usine, dans les séminaires de recherche, au bureau.
Cette mise en scène allègre et triste à la fois, des années 1980, décennie du naufrage de la grande industrie européenne, donne à voir l'ambiguité de ce qu'on appelle le patrimoine industriel...

"Il n'y a rien de plus sinistre qu'une usine fermée. Vic Wilcox (l'industriel, nda) en sait quelque chose, lu qui autrefois, a eu à superviser la fermeture de l'une d'entre elles. Une usine trouve son énergie dans son activité même, dans la pulsation et la plainte de ses machines, dans le fracas du métal, dans le flux et le reflux de ses ouvriers qui prennent la relève, dans le sifflement des freins pneumatiques et le grognement des locomotives diesels qui reçoivent à un bout leurs wagons pleins de matières premières et expédient à l'autre bout les produits finis. Quand on arrête tout cela, quand la place est vide et silencieuse, tout ce qui reste c'est un immense hangar délabré, froid, sale et déprimant. Enfin, il faut espérer que ça n'arrivera jamais chez Pringle, comme on dit. Il faut espérer." (Rivages poche, p. 37)

Et cette description incomparable et drôle du complexe technique de la bouilloire vaut définition assurément :

"La ménagère, quand elle allume sa bouilloire électrique pour se faire une autre tasse de thé, ne se soucie pas des innombrables opérations complexes qui ont rendu possible cette opération simple : la construction et l'entretien de la centrale qui produit l'électricité, l'extraction du charbon ou du pétrole pour alimenter les générateurs, la pose de kilomètres de câbles pour transporter le courant jusque chez elle, l'extraction, la fonte et le façonnage du minerai ou de la bauxite pour faire les tôles d'acier ou d'aluminium, le découpage, l'emboutissage et la soudure du métal pour faire la coque, le bec et la poignée de la bouilloire, l'assemblage de ces parties avec des dizaines d'autres pièces - la résistance électrique, les vis, les écrous, les boulons, les rondelles, les rivets, les fils, les ressorts, le caoutchouc d'isolation, les garnitures plastiques; ensuite, l'emballage de la bouilloire, la publicité de la bouilloire, sa mise en vente chez les grossistes et les détaillants, son transport jusqu'à des entrepôts et des magasins, le calcul du prix, et la répartition de la valeur ajoutée entre toute une myriade de gens et d'agents impliqués dans sa production et sa circulation. La ménagère ne songeait jamais à tout ça en allumant sa bouilloire. Robyn non plus d'ailleurs, jusqu'à présent, et, avant d'avoir connu Vic Wilcox, il ne lui serait jamais venu à l'idée d'y penser.. Mais qu'est-ce que ça changeait d'y penser ? C'était une autre affaire. Il était difficile de dire si le système qui produisait la bouilloire était un miracle d'ingéniosité et de coopération humaines ou une perte d'énergie humaine et naturelle. Est-ce que nous serions plus heureux si nous faisions bouillir notre eau dans un pot suspendu au-dessus d'un feu de bois ? Ou bien la facilité avec laquelle on faisait tout cela en appuyant sur un bouton libérait-elle les hommes et plus spécialement les femmes de tout travail servile et leur permettait-elle de devenir des critiques littéraires ? Une formule, tirée des Temps difficiles et qu'elle avait tendance à citer dans ses cours avec un brin d'ironie, mais qu'elle commençait à prendre avec plus d'indulgence ces temps derniers, lui vient à l'esprit : "Quel embrouillamini, tout ça". Elle renonça à résoudre l'énigme et accepta l'autre tasse de café que lui tendait son hôtesse." (Rivages Poche, p. 287-288)

Cela dit, lecteur, si tu cherches en la création littéraire un aliment à ta capacité d'invectiver, passe ton chemin.
Mais si tu penses en historien du "goujatisme", ce "néo-déconstructionnisme" qui fait du cynisme goujat la forme la plus achevée de la création littéraire, en même temps qu'un étendard de la séduction, tu y trouveras de quoi alimenter ta recherche des origines. Je ne suivrai pas Jean-Louis Harouel (Club de l'Horloge) dans la dénonciation très droitière qu'il fait du rôle joué par le nihilisme intellectuel des années 80-90. L'historien a mieux à faire qu'à jouer les idéologues. Déjouer justement, pour armer et construire.
La grande crise qui frappa la fin du XIXe siècle, la crise des années 1890, enfanta la xénophobie, la violence civile puis la guerre. Mais d'elle, naquirent aussi la sociologie et le droit social. L'oeuvre de David Lodge montre combien les années 80 furent celles de "l'embrouillamini".