dimanche 23 avril 2006

La chambre des tisseurs. Louviers, Cité drapière, 1680-1840

Il n’est d’Histoire, à mon sens, sans travail de terrain. S’il veut cerner l’implicite contenu dans les sources sur lesquelles il travaille, l’historien n’a d’autres choix que d’établir un lien avec la matérialité passée. Le contemporanéieste bénéficie des photographies, des archives sonores, des archives cinématrographiques ; il reste à l’historien des temps plus anciens, les tableaux, les gravures, les images, la musique ; plus loin encore, il bénéficie s’il lui sied, de l’archéologie, de la statuaire, des monuments, d’épigraphie ; il lui reste aussi, s’il sait bien les lire, le bâti, du parcellaire, les réseaux viaires et hydrauliques.

Faire de la ville son terrain d’archives… Observer, décrire les rues, les maisons, les canaux d’amené et de décharge, les prairies, en lever les plans, et les interpréter. Comprendre les paysages pour mieux interpréter le passé – et réciproquement. De ce point de vue, le travail de Jean-Michel Chaplain, vieux maintenant de trente ans, n’a pas vieilli d’une ligne. L’ouvrage est élégant comme tous ceux de la collection « Milieux » que publie Champ Vallon. La chambre des tisseurs recrée le Louviers de l’économie textile. L’optique est clairement définie : « Reconstituer le contexte matériel de l’activité productive ; saisir le lien que les acteurs concernés entretenaient avec le contexte ; tenter de suivre, sur un temps long l’évolution de ce rapport » (p. 267).

Lisez cet ouvrage si vous vous demandez comment ce pays-ci – le nôtre- s’est industrialisé, si vous vous demandez comment la première industrialisation a pu s’effectuer, entre 1680 et 1880, sans connaître le « décollage » que pensait avoir modélisé WW Rostow. Car Louviers change sans changer. Le drap supplante la toile à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècle, le coton bouscule le drap dans les années 1800, et les toiliers s’y font ; et les drapiers s’adaptent. Louviers s’industrialise sans croître, Louviers se développe au prix de deux exodes, l’un attendu, qu’on évoque toujours jusqu’à trop le considérer, de la campagne vers la ville, l’autre, auquel on pense rarement et que pourtant beaucoup ont vécu ou vivent actuellement, de la ville vers sa périphérie (le mot « banlieue » apparaît dans les textes locaux vers 1825). L’économie s’adapte non sans crises, au prix de « petits cycles » de cycles intermédiaires, discrets certes, mais essentiels à la continuité de l’accumulation, indispensables à l’introduction de l’innovation : cycle du coton, entre 1804 et 1811, qui donne aux drapiers l’idée de la mécanisation ; cycle de la siamoise, dans les années 1820, cette étoffe mélangée, chaîne de lin, trame de coton, « dont la fabrication est proche techniquement et socialement, des étoffes de lin » (n. 34, p. 157) qui ouvre aux toiliers la porte du coton. « Le milieu industriel a su tantôt insuffler la métamorphose de lui-même tantôt l’aspirer au sein de ses structures. » (p. 73). Voilà ce qui reste à étudier dans notre histoire économique, ce sur quoi historiens et économistes ne sont pas assez penchés. Chaplain montre combien le développement industriel s’effectua dans le ténu de l’adaptation, comment la routine fit le lit de l’innovation. La tradition productive fournit les moyens d’innover.

L’ouvrage est un hapax cependant : quoiqu’il fût excellent, il n’a pas fait école. On attend encore des équivalents pour ces petites cités productives qui émaillent notre tissu urbain, qui ont irrigué l’économie, et dont nombre d’entre elles ont désormais le label de « petites cités de caractère ». A quand la publication d'études historiques avisées, et pas seulement mémorielles, touristiques, voire érudites, sur Troyes, Elbeuf, Thiers, Fougères, Lisieux, Laon, Vierzon, etc., des approches qui fassent se rejoindre dans la longue durée : histoire des techniques, démographie, étude du parcellaire, des réseaux viaires, des voies d'eau, du social pour ces villes moyennes qui furent - et restent ?- le fondement du tissu économique. Des études qui permettaient pas seulement de louer la beauté d'un lieu ou de rappeler le souvenir d'une production disparue, mais qui aideraient à comprendre le développement des petites unités productives dans la durée, leur capacité d'adaptation, d'insertion, d'absorption aussi, qui aideraient à historiciser la flexibilité ? L’absence tient à l’histoire institutionnelle de la discipline historique pour une part : urbaniste, polytechnicien, l’auteur n’est pas un « institutionnel », entendez un historien « patenté », muni de tous les sacrements universitaires, susceptible donc de faire école. Mais, là n’est point la cause principale. L’ouvrage date de 1984, et il fut l’un des premiers en France, à se réclamer de l’archéologie industrielle, de cette approche historique qui opéra en tournant dans l’histoire de l’industrie, en incitant les chercheurs à ne pas se contenter des sources de papiers, à franchir les murs des usines - au moment où bien souvent d’ailleurs, celles-ci plongeaient dans le silence d’après fermeture. Or, l’archéologie industrielle pensa fugacement qu’elle devait s’intéresser à toute l’économie productive. Puis rapidement, elle vira au patrimoine industriel, et le patrimoine industriel s’installa dans le monumental, se passionna pour les « châteaux de l’industrie ». Sans doute était-ce nécessaire. Mais les livres d’images qui en résultèrent réifièrent dans la beauté glacée de la photographie, les « hauts lieux » de l’industrie. Aux dépens du reste..., ce dont tout un chacun convient aujourd'hui.

Redécouvrir La chambre des tisseurs n'est pas inutile pour modifier la prise de vue et emprunter d'autres chemins...

Quelques jolis sites sur le patrimoine industriel :

Noisiel, les chocolats Menier et beaucoup d'autres choses...

Les soieries Bonnet dans l'Ain

Patrimoine et mémoire d'entreprises

Cilac

Les tuileries de Pargny-sur-Sceaux




jeudi 20 avril 2006

lundi 17 avril 2006

Fahrenheit 451...enfin ?

Ce que je déteste dans le phénomène "blog", c'est cet état des lieux auquel il condamne, auquel il nous renvoie en permanence, tant la prise de parole y est crue. Impossible de se voiler la face... Pour tant de commentaires insignifiants, affligeants, voire atterrants, combien de hauteur de vues, combien de discussions, au sens où l'entendait Gabriel Tarde ?
A lire certaines pages du blog d'Assouline, je me dis décidément que oui, j'ai bien fait d'arrêter de lire Le Monde. Merci Médiévizmes, de ce rappel déontologique, qui vaut pour l'Historien, et qui, autrefois, en ces temps pas si lointains où la presse existait, je veux dire : en ces temps où la presse présentait des opinions, les défendait, les combattait, valait pour le Journaliste.
Ce qui fait recette aujourd'hui ? Le mépris et la dérision, pas même le cynisme...
Alors que valent les sources, que valent les lieux qui les abritent ? Une colonne, une photo, un Palais fût-il de Tokyo, n'importe quel monument, et pourquoi pas un blog, ne suffisent-ils pas pour constituer des "lieux de mémoire", porteurs de bonne conscience ?
Pourquoi, dans ce cas, conserver des lieux et des métiers d'Histoire ?
A qui bon ?
Feu les Archives Nationales, donc... On en a pris la voie...
Et bientôt feu l'Ecole des Chartes, feu La Sorbonne, feu leurs bibliothèques ... On en prend le chemin..
Après encore, feu l'EHESS... Feu l'Université...
Encore un effort citoyen intellectuel, Fahrenheit 451 n'est pas loin...
Quant à moi, je souhaite longue vie aux hommes-livres !!

dimanche 16 avril 2006

Notre Histoire...

Au Palais de Tokyo, côté pile,
"Notre Histoire" (?) pour six euros,




Côté face, c'est gratuit...

mais nettement moins "bobo"... !!

vendredi 14 avril 2006

Chez Moreau


Un escalier...

..... deux inachevés...



















.et les poires à électricité.... Les inachevés étonnent par la nouveauté qu'ils contiennent, en latence, leur potentialité de renouvellement. Nous sommes à ce moment, bien décrit par Pierre Francastel, dans Art et Technique, où l'usage figuratif de la couleur n'a pas encore supplanté son usage représentatif.
Dans cette conception séculaire, quasi-anthropologique, "il fallait posséder la couleur pour représenter la réalité de l'objet, mais cette possession valait ensuite une capacité de matérialisation." La couleur était l'outil de la matérialisation, non le média de la figuration.
Le basculement, l'innovation pour tout dire, pouvait-il s'effectuer autrement que lentement ? "Le rejet par une société humaine de tous ses liens figuratifs traditionnels implique également la rupture de tous ses liens sociaux. [...] La démarche naturelle du progrès humain exige que les nouveaux systèmes de compréhension et de figuration de l’univers se présente comme englobant les anciens sans les détruire. Il s’agit d’élargissement, d’enrichissement non de substitution brutale. Le véritable progrès exige une certaine adhérence au passé. [...].", (Editions Gonthier, "Médiations", (1956) 1964, p. 228-230).
Francastel observe à l'endroit du style, un mouvement que repère l'historien des techniques à l'endroit des machines, des procédés et des objets.
Comment, en l'occurrence, l'adhérence facilita-t-elle le passage... ?
Gustave Moreau entra à l'Académie des Beaux-Arts en 1888, il devint professeur en 1892, et il eut, parmi ses élèves : Albert Marquet, Henri Matisse et Georges Rouault...

mercredi 12 avril 2006

Le temps dans la glace

Promenade philosophique au Musée Cognacq-Jay, dans un XVIIIe siècle peuplé de tables, de tapis, de bibelots, de portraits poudrés, de dorures laitonnées et d'engrenages...

« [...] L’Horlogerie étant la science du mouvement, cet art exige que ceux qui le professent connoissent les lois du mouvement des corps ; qu’ils soient bons géomètres, méchaniciens et physiciens ; qu’ils possèdent le calcul, & soient nés non-seulement avec le génie propre à saisir l’esprit des principes, mais encore avec les talents de les appliquer.

« Je n’entends donc pas ici par l’Horlogerie, ainsi qu’on le fait communément, le métier d’exécuter machinalement des montres & des pendules comme on les a vû faire & sans savoir sur quoi cela est fondé ; ce sont les fonctions du manœuvre : mais disposer d’après les principes, d’après les lois du mouvment, en employant les moyens les plus simples & les plus solides : c’est l’ouvrage de l’homme de génie. Lors donc que l’on voudra former un artiste horloger qui puisse devenir célèbre ; il faut premierement sonder sa disposition naturelle, & lui apprendre ensuite le méchanique &c. [...]

« Je ne prétends pas qu’on doive négliger la main d’œuvre au contraire : mais persuadé qu’elle ne doit être qu’en sous-ordre, & que l’homme qui exécute ne doit marcher qu’après l’homme qui imagine, je souhaite qu’on apprécie le mérite de la main & celui du génie chacun à sa valeur ; & je crois être d’autant plus en droit de le dire, que je ne crains pas que l’on me soupçonne de dépriser ce que je ne possede pas. J’ai fait mes preuves en montres & en pendules, & en des parties très difficiles : en tout cas, je puis convaincre les plus incrédules par les faits. [...] » Article « Horlogerie » rédigé par J. B. Le Roy et F. Berthoud, horloger, Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.


vendredi 7 avril 2006

Techno- Logies (1)

Image de l'ordre technique...

Phoenix safe works, Liverpool, letterhead showing rail and horse-drawn goods, 1872.


Et de son désordre...

Boiler explosion in a Manchester factory, July 1867.
[Boiler Insurance Company Report/Longridge (1868)]

Longtemps, l'accident du travail fut imputé à l'ouvrier. Longtemps on considéra que l'accident était le fruit de sa faute, de son erreur, de son inatention, de sa maladresse... à moins qu'il ne prouve qu'il y avait faute de son patron...
La multiplication des explosions des machines à vapeur, dans la seconde moitié du XIXe siècle, interrogea juristes et députés.
Comment incriminer l'ouvrier ?
Le Droit évolua vers une notion essentielle, celle différente de la "faute", de responsabilité globale de l'entrepreneur, de responsabilité inhérente à l'entreprise, par le risque qu'elle faisait courir à l'ouvrier, en le mettant en relation avec les machines.
Ce faisant, les juristes ouvraient la porte au Droit social, distinct en nature du Droit privé (le droit commun, le droit des particuliers) et du Droit public (le droit "exhorbitant" relatif à la puissance publique). Ils ouvraient aussi la porte à la théorie de l'institution et à la "représentation du service public comme modalité particulière de la puissance publique".
Les entrepreneurs prirent l'habitude de se protéger en souscrivant à des assurances. Les plus éclairés (ou les moins désireux de voir la puissance publique s'immiscer dans leur affaires, un vieux fantasme patronal) s'étaient auparavant engagés dans des Comités de surveillance des machines à vapeur ( ex. : fondation en 1866 de l'Association Alsacienne des Propriétaires d'Appareils à Vapeur) .
Et les ouvriers (ou leurs veuves, ou leurs enfants) purent enfin être indemnisés .
(Indispensable sur ce sujet : François Ewald, Histoire de l'Etat providence. Les origines de la solidarité, Grasset 1986, Rééd. Livre de Poche, "Biblio. Essais", 1996)