vendredi 29 décembre 2006

Chaillot, la colline...

Je croise Pascal Ory l'autre jour dans l'ascenceur : "Tiens, j'ai un livre pour toi". Voilà comment, amicalement dédicacé de son auteur, Le Palais de Chaillot est arrivé sur mon bureau.
Un Palais un peu indigeste en sa fin, mais bien réussi au total, paru chez Actes Sud avec le soutien de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine et de l'Agence de création multimédia Aristéas, qui l'ont mis en chantier à l'occasion de la rénovation du bâtiment.
Et c'est cela qu'il faut saluer en premier : une restauration réussie dans tous ses aspects, architectural, historique et archéologique; une vraie restauration avec apport de connaissance, et pas seulement un toilettage, un récurage, comme il est trop fréquent hélas dans ce pays où l'on pratique sans état d'âmes ces rhabillages vite faits et mal pensés, où l'on démonte sans documenter ou juste ce qu'il faut pour dire, où l'on restaure sans se préoccuper de révéler les techniques primitivement mises en oeuvre.
Chaillot au contraire, désormais épicentre architectural puisqu'il héberge la Cité de l'architecture et du patrimoine, bénéficia d'une approche historique de qualité dont témoignent outre cet ouvrage, un colloque intitulé "La colline de Chaillot et ses palais : histoire, architecture, urbanisme"qui stimula l'intérêt des jeunes chercheurs. . La restauration se doubla d'un véritable travail d'archéologie..., d'une archéologie qu'on qualifiera d'industrielle puisqu'il s'agit d'édifices bâtis en 1876-1878 et repris en 1936-1937. Elégant et précis, le DVD proposé avec l'ouvrage restitue agréablement l'impression visuelle que procura le palais de Trocadéro aux visiteurs de l'Exposition universelle de 1878, présente ce que la restauration a permis de comprendre, et comment l'actuelle Cité de l'Architecture s'accomode de ce qu'il en reste.
La colline s'est refusée au politique : Ni Marie de Médicis qui pensa y bâtir une villa, ni Napoléon qui y projeta l'édification d'un néo-Versailles impérial, ni Charles X, dont le fils avait emporté le fort Trocadéro à Cadix et mis à bas le gouvernement parlementaire espagnol, et qui projeta d'y implanter projet de villa à l'italienne, puis de caserne ne parvinrent à leurs fins. Certainement, il y avait plus à dire du côté des frères Périer : Chaillot fut l'endroit de fabrication des premières pompes à feu qui irriguèrent la ville, intriguèrent et attirèrent les parisiens. Chaillot demeura de ce temps voué à la promenade, à l'eau et à l'architecture industrielle.
La IIIe République, fervente adepte des Expositions, couronna la colline sans véritablement la magnifier. Davioud et Bourdais furent choisis pour répondre à une demande où se mêlèrent le désir d'épate, l'obligation de construire vite, la grammaire architecturale de Viollet-le-Duc, celle propre au genre et une colline minée de carrières. Le surcoût fit basculer le projet du temporaire vers le permanent. Pascal Orry analyse avec brio ces étranges commandes faites aux architectes, Davioud et Bourdais en 1876, Carlu en 1936 : éblouir puis entrer dans le rang; saisir le chaland puis s'effacer dans l'urbanisme ambiant. Ni le fonctionnalisme, ni les prouesses techniques ne transcendèrent l'aporie .
De tous les enseignements qu'apporte l'ouvrage, je retiendrai cette succession d'échecs et de réussites, qu'analyse l'historien. Echec : celui du palais de Trocadéro non dans la maîtrise ingéniérale mais dans la conception d'un bâtiment qui prétendit tenir simultanément du bâtiment de gare, du hall d'exposition, du théâtre et de la salle de conférence - première exemple d'une synthèse qui allait se déployer en genre au XXe siècle, béton aidant. Réussite : celle du camouflage, pour ne pas dire retournement du palais Davioud en palais de Chaillot, le coup de génie de l'évidement, la transformation du "crustacé" en élancements bétonnés, plaqués de pierre, rythmés de baies vitrées, de citations grandioses et de statues dorées. Echec : celui d'une grammaire architecturale - accomplissement de la pensée de Viollet-le-Duc ? - image d'un temps qui s'est pensé tout-puissant en sa technique, et le fut jusqu'au drame, jusqu'à l'inhumain. Réussite : celle des Musées et du TNP, celle de Jean Vilard surtout, qui le premier transcenda le lieu et parvint à y faire souffler l'esprit. Une belle histoire assurément...!

jeudi 28 décembre 2006

Qu'est-ce qu'un objet technique ?

Qu'est-ce qu'un objet technique ? Question difficile répondait Jean-Pierre Séris, dans son ouvrage La technique. La technique certes renvoie à l'action. Mais tout agir n'est pas un faire. La difficulté est là d'emblée : une technique ne produit donc pas nécessairement un objet matériel : elle peut produire un roman, un poème , tout ce qui, dans le sens admis à partir de la fin du XVIIe siècle en Europe, relève du chef d'oeuvre, au même titre que le grand oeuvre réalisé par l'artisan désireux de devenir maître. Sans doute y ajoutera-t-on de nos jours l'exploit sportif... Praxis et Poïesis, ces registres majeurs de l'action humaine, requièrent des techniques pour leur mise en oeuvre (retenons le mot). Mais le résultat de cette mise en oeuvre n'est pas nécessairement un objet matériel.
Qui s'en tiendrait à la matérialité de l'objet, n'obtiendrait pas pour autant la certitude. Même restreinte à signification matérielle, la notion d'objet technique est une notion fuyante. Un constat s'impose, qui n'est pas totalement pour rassurer : un objet technique est souvent lui-même un intermédiaire, qui servira à élaborer un autre objet technique. Le biais est utile. Il conduit à l'usage, qui pourra fournir la base, le fondement d'une première définition : "sera objet technique tout objet susceptible d'entrer à titre de moyen ou de résultat, dans les requisits d'une activité technique." Nous voilà en terrain stable, mais pour combien de temps ? A bien y regarder, en effet, la définition renvoie nécessairement à l'objet "naturel" : le minerai, par exemple, observe Séris. Le minerai n'est pas un objet technique à proprement parler, mais il le devient quand il rentre dans la chaine de fabrication du métal. Pourtant, ce n'est pas un objet artificiel. Le minerai n'est pas fabriqué par l'homme, il est pensé par lui , matière à transformer, objet à venir. Est-ce dire que l'homme transforme en artifice tout ce qu'il touche ? "Un objet naturel n'est pas naturellement naturel, observe avec justesse Georges Canguilhem, il est objet d'expérience usuelle et de perception dans une culture." (Etudes d'histoire et de philosophie des sciences. p. 16).
L'homme ne transformera pas le plomb en or, et cela quel que soit son niveau de technicité, quelle que soit sa capacité technique, son aptitude à mettre son environnement à sa disposition, à le transformer en outils de transformation, . Et ce n'est pas faute d'avoir essayé ! C'est dire que la différence entre objet naturel et objet technique ne tient pas à ce que l'un relève de la Nature et l'autre de l'artifice : quelque chose résiste de part et d'autre, que les philosophes ont tenté de définir. L'objet technique s'oppose à l'objet naturel en ce qu'il est le résultat d'une "cause efficiente ... accompagnée de la pensée d'un but auquel l'objet doit sa forme", analyse Kant dans la Critique de la faculté de juger. Comprenons : l'objet tient sa forme d'un projet, d'un besoin, d'une volonté qui a entraîné sa conception, puis sa fabrication. L'homme pense la potentialité minérale, il conçoit le bénéfice qu'il peut en retirer, mais il ne fabrique pas le minerai, ni l'énergie nécessaire pour sa transformation - pas même lorsqu'il s'agit d'énergie nucléaire ; il utilise ce que la Nature a placé autour de lui, avec lui. Tandis qu'il conçoit (pensée d'un but) et fabrique la Centrale, la voiture, le lit, la hache, parce qu'il en a éprouvé le besoin, ou l'envie, ou la nécessité (cause efficiente).
Nous voilà donc arrivés à un second palier de certitude : l'objet technique, est cet objet produit par la capacité humaine à penser l'artifice et à le fabriquer. Pas plus que précédemment, la stabilité ne durera toutefois : comment, à partir de cette définition, distinguer entre ce qui relève de l'art et ce qui relève de l'utilité pratique ? L'artiste transforme le monde autant que l'artisan. Et il peut résulter d'une forme née d'une cause efficiente... accompagnée de la pensée d'un but", la production d'une oeuvre d'art, un tableau... Cela renvoie à la communauté historique qu existait autour du chef d'oeuvre, entre la production artistique et la production artisanale. Mais laissons cette question, dont je pense qu'elle relève de l'anthropologie plus que de la philosophie. Et rejoignons Séris, qui à juste titre, évoque Aristote : "les productions de l'art sont celle dont la forme est dans l'esprit de l'artiste". ("j'appelle forme la quiddité de chaque être, substance sans la matière... Métaphysique, Z7, 1032b). Mettez un gland en terre, et vous aurez un chêne. Mettez un lit, vous n'aurez rien... "Si l'art de construire les vaisseaux était dans le bois, il agirait comme la nature", Physique, II, 8, 199b. L'objet technique est donc cet objet naturel ou artificiel, qu'un principe extérieur à lui-même a donné forme, qui ne tient pas sa forme de son être propre. "Un lit ne naît pas d'un lit... La figure d'un lit n'en est pas la nature", Physique, II, I), ou : "Supposons qu'un instrument, tel que la hache, fût un corps naturel : la quiddité de la hache serait sa substance et ce serait son âme... Mais en réalité, ce n'est qu'une hache", Traité de l'âme, II, 1. Ceci vaut, y compris lorsque l'objet artificiel dépasse ce que la Nature peut faire naturellement, lorsque la technique fait mieux que la Nature. La technique est inhérente à l'homme, non à l'objet. L'objet technique, apprécié par les philosophes, se définirait-il exclusivement en négatif, par son inaptitude à s'auto-former ?
Vient alors G. Simondon. Son apport ici est d'avoir révélé, en positif, la technicité qui donne existence à l'objet, à laquelle il donne existence, aussi. Singulièrement, Simondon ne s'est pas préoccupé de poser une définition liminaire à cet objet technique dont il fait le centre de son ouvrage, Du mode d'existence des objets techniques. Pourtant, aucun commentateur n'a relevé cette apparente anomalie, observe Jean-Pierre Séris. C'est que Simondon s'intéresse d'abord à la technicité. Qu'est-ce que la technicité ? Tout à la fois l'aptitude technique propre à l'humain, et l'expression que prend cette aptitude dans les singularités d'un temps. Simondon à montré qu'elle ne s'exprime pas uniquement par la diachronie, par le mouvement ou la lignée qui donne naissance à l'objet, mais aussi dans la synchronie, par la culture qui entoure l'objet et le qualifie...Tel objet sera technique dans une société et ne le sera pas dans telle autre, ou ne le sera pas de la même manière du fait qu'il ne traduira pas et ne sera pas englobé dans la même culture. Cela se vérifié à l'analyse de la valeur donnée à l'objet. Il n'est, en effet, de valeursans référents. Qui dit valeur, dit accord entre plusieurs, donc culture, donc système de pensée. L'objet technique pourra avoir une valeur d'usage, une valeur esthétique, une valeur symbolique selon le système culturel qui l'environne. Mais cette valeur, reconnue dans un système, sera négligée dans un autre. L'objet prendra d'autres valeurs ou n'en prendra pas, occupera d'autres lieux symboliques, ou n'en occupera pas. En Occident, "le boomerang n'est plus une arme, et le cerf-volant n'est qu'un jeu". Que deviennent les grues et les usines dans un pays qui se désindustrialise ? Que devient l'objet technique hors du contexte technique qui lui donne sens et valeur, lorsqu'il est coupé de ses usages et de son environnement technique ? A l'inverse, certaines techniques, telle l'électronique, imposent leur technicité, à l'ensemble des objets "dont elles promeuvent l'usage", elle imposent à la culture leur techicité...
Séris aborde alors de front la question qui le préoccupe : peut-on définir la technique par l'objet ? En d'autres terme, l'objet existe-t-il en dehors de la technique - de la technicité - qui l'a fait naître ? Lui, répond par la négative : l'objet n'objective pas la technique - ce que tous les historiens et les archéologues des techniques savent, et sur quoi repose pour une part leur métier. La technicité n'est pas contenue en soi dans l'objet. "L'objet n'est qu'un indice, un témoin muet ou un élément abstrait et mort." Ce propos, tout muséologue, tout historien des techniques, tout archéologue devrait le méditer; puis, avec Aristote, chercher le principe, l'intentionnalité, qui fait naître l'objet; et avec Simondon, traquer la technicité qui l'a fait exister. Ce qu'il exprimait d'emblée par cette citation du Mode d'existence, placée en exergue : "Il ne serait pas exagéré de dire que la qualité d'une simple aiguille exprime le degré de perfection de l'industrie d'une nation. Ainsi s'explique le fait qu'il existe avec assez de légitimité des jugements à la fois pratiques et techniques comme ceux qui qualifient une aiguille d' "aiguille anglaise." (G. Simondon).
Jean-Pierre Séris, La technique, p. 22-31, PUF, collection Philosopher, [1994] 2000.

lundi 25 décembre 2006

Shooting in Nantes

Ceci n'est pas une grue.
C'est un "engin patrimonial".


Et ceci n'est pas un musée dédié au patrimoine industriel.
C'est un cabinet d'expert comptable...

Statu(r)es d'hiver

Images d'Hivers...
... l'hiver dernier

dimanche 17 décembre 2006

Venise (l'Europe... ?) et l'Orient

J'aime franchir les portes de l'IMA et parcourir son parvis.
Et, tout compte fait, j'accours dès qu'une exposition s'y propose
Telle une invitation.
Voici donc, bienvenu s'il en est,
Venise et l'Orient, qui s'attache à l'entre-deux, s'attarde sur l'inter-face…
L'échange Entre Orient et l'Occident
Via la Sérénissime,
Celle-là même, seule parmi les villes européennes à s'enfoncer,
à la faire pour de vrai…
Noblesse oblige....


Tapis, verres, laitons et aciers ouvragés,

livres, cuirs, tissus tableaux

produits des deux côtés,

fleurissent à foison,

témoignent d'une richesse grandiloquente, insolente,

partagée.


Qui emprunte à qui ? Il n'y a ici ni centre, ni périphérie,
Suffisamment de points communs et de différences,
Pour favoriser le commerce, et susciter l'émulation.
Venise découvre le Coran en même temps que l'imprimerie,
Et le publie.

Les artisans vénitiens enrichissent leur pratique en imitant les objets venus de Syrie,

d'Iran, d'Egypte et d'ailleurs encore dans l'Empire Ottoman.
Venise achète les tapis,
et Gentile Bellini
dresse portrait du Sultan.

Le XVIe siècle fut l'apogée de ce moment d'échanges fructueux,
pour le commerce et la culture.


L'exposition est agréablement présentée,

et l'étroitesse du lieu quelque peu dépassée, avec cette idée originale et réussie de donner à voir par transparence le dos des pièces - tel le turc enchaîné- et le regard des visiteurs en train de les regarder.


Mais je n'ai pu, chemin faisant, m'empêcher de rêver à une autre scénographie.

Une scénographie qui aurait proposé des cartels aisément consultables

Une scénographie qui aurait rendu inutiles ces détestables audiophones,

objets postmodernes s'il en est… avec lequel, chacun dans sa coquille ne regarde que ce qu'il entend et bouscule l'autre dont il oublie la présence.

Une scénographie qui aurait fait de Venise autre chose qu'un isolat,

Une scénographie enfin, qui, au-delà du fantasme esthétique,

Aurait interrogé l'œuvre véritablement,

Et rappelé son économie.

Car quoi : la beauté

n'aurait-elle pour seule raison

que la raison des commanditaires ?

Point aveugle 1 : Soliman le Magnifique avait appris l'orfèvrerie... tout comme son père.

Point aveugle 2 : la place des juifs, comme artisans, comme banquiers, comme intermédiaires...