samedi 14 avril 2007

Le risque informatique

La technique influe sur les sociétés. C'est la définition même de la notion de système technique, qui exprime précisément ces réorganisation du milieu, de la culture d'ensemble, du fait d'une sorte particulière d'organisation de la matérialité. Le XIXe siècle a connu la puissance métaphorique de la machine à vapeur, à côté de la puissance économique. Nous vivons aujourd'hui sous le joug de l'ordinateur, l'un des objets- phare du système pétrole/électricité/alliages (l'autre étant à l'automobile…). Sa puissance métaphorique est certaine : au XIXe siècle, Prévost-Paradol expliquait la chute de la monarchie du Juillet, en 1848, en parlant de "partie fixe" et de "partie mobile", et en rapportant la machine politique au fonctionnement de la machine à vapeur… Aujourd'hui, on parle de "logiciels", de formatage… La puissance économique de l'outil est patente : en tant que telle, avec le "cycle de vie du matériel informatique", un business model qui s'est calqué plus ou moins consciemment sur le business model de l'automobile - sauf qu'au hardware, s'ajoute désormais la très lucrative industrie du software; en tant qu'effet induit, avec le développement de l' e-business, source de profits considérables, avec le développement du 24-hours business décisionnel et financier. Cela du moins tant que les fondements matériels du système pétrole/électricité/alliages le permettront…

En complément, lentement mais sûrement, l'outil informatique, pris ici au sens large de NTIC (nouvelles techniques de l'information et de la communication) infléchit, modifie en profondeur notre milieu d'existence profond. En d'autres termes, les maux dont nous souffre notre société ne peuvent être rapportés exclusivement au social et au politique. Le technique joue aussi, en induisant deux formes d'évanescence :

  • Une évanescence de la mémoire, j'entends non la mémoire-lieux, la mémoire-patrimoine, qui est une forme de texture mythique, un ersatz de récit des origines, mais la mémoire en tant que fonction, le souvenir, se rappeler tout simplement. La conséquence de cet évanescence, c'est le "présentisme" (F. Hartog), ou sa variante, le "jeunisme". Les techniques vont en ce sens… par deux modes contradictoires dans leurs manifestations et complémentaires dans leurs effets. D'un côté, tout est mis à plat, plus rien n'est hiérarchisé, et surtout pas l'information… On ne commente plus; on présente. On n'analyse plus l'évènement, on le paraphrase. Le commentaire, l'analyse n'existent plus. Le dialogue s'estompe, au profit de la mise en parallèle de monologues plus ou moins communautaires, ce qui est anthropologiquement, insoutenable. De l'autre côté, cette mise à plat frappe aussi la relation passé/présent, par la "présentification" qu'induisent les médias : Balavoine chante toujours; j'entends François Mauriac s'exprimer sur France-Culture, empêche l'indispensable oubli et le nécessaire travail de mémoire. Ce maintien constant des "anciens grands hommes", par le film, le son…, rend difficile l'émergence de "grand hommes actuels". La pensée passe, l'image reste, l'image réelle, pas le souvenir. N'en déplaisent aux "lieux de mémoire", l'usage métaphorique du totem se réduit, le fétichisme le remplace, ce qui est aussi anthropologiquement insoutenable. Le milieu culturel s'appauvrit.
  • Une évanescence du "milieu technique", à prendre ici au sens premier du terme, savoir l'interface entre le "milieu externe", l'environnement de l'homme et son milieu intérieur. Or, dans nos sociétés la relation à l'environnement se dé-réalise, elle se "virtualise". Les artefacts se multiplient qui conduisent chacun d'entre nous à évoluer dans des coques que nous tentons de transformer en cocons : la coque-voiture, la coque-balladeur, la coque-messagerie, etc… , le cocon-famille, le cocon-copains… Mais la relation de l'homme à son environnement est de plus en plus réduite. Les urbains que nous sommes, habitants des mégapoles, intervenons de moins en moins sur la matérialité de la nature, vivons de plus en plus dans l'artefact, dans le média… Nous sommes de moins en moins techniques; nous savons de moins en moins intervenir sur notre milieu physique; la technique s'estompe au profit de la technologie. L'informatique n'est pas un outil technique, c'est un outil technologique. Il n'est pas pensé par l'homme pour agir sur la matérialité naturelle, ce n'est pas un outil qui permet à l'homme de modifier son environnement; il est pensé par des humains, à l'intention des humains; il projette donc sur la masse des humains, des outils pensés, dessinés, réfléchis par d'autres humains. Quand je travaille avec Windows, avec Google, quand j'entends mon nabaztag proférer ses bêtises, je n'use pas seulement de programmes informatiques performants, d'algorithmes géniaux, de gadgets ingénieux, je m'environne des modes de pensées qui sous-tendent ces programmes, algorithmes, gadgets, et je les intègre. Cela fait par exemple, qu'après dix ans de bagarre je sais "parler le Windows", et un tout petit peu le Mac, etc… Mais pendant ce temps, je ne métaphorise pas le monde. J'intègre une pré-métaphorisation et, je la développe. Ma liberté s'estompe, inéluctablement : liberté non d'expression, mais liberté dans le mode d'intervention sur le monde. La technique est l'outil que se donne l'homme pour agir sur son environnement. La technologie, qui est la technique de la technique, est l'outil que l'on me donne et qui fait que l'on décide là où je dois intervenir et la manière de le faire. me procure les modes d'intervention sans que j'ai moi-même à les concevoir. Il est significatif que toute la publicité qui se fasse autour des outils informatiques mettent en avant : la libération de la capacité de création, le "do it yourself". En apparence, oui. En réalité, non, sauf sans le domaine purement domestique, jardinage, cuisine… L'outil ne naît plus de la main de l'homme, il vient du logiciel. Il en résulte un appauvrissement de la puissance métaphorique qu'induisait la confrontation de l'homme avec son environnement, et son remplacement par des "logiciels" de création. Sartre, créant La Cause du Peuple puis Libération (Libération...!), cherchait à sortir Billancourt de la désespérance. Aujourd'hui, Billancourt est une friche, et Joffrin réfléchit à un nouveau logiciel pour le peuple… Mais quel logiciel contrecarrera la mélancolisation du lien social ? A-t-on assez réfléchi à cela que grandir dans ces totalités urbaines que sont les banlieues, totalités bétonnées, asphaltées, faites de cubes, de panneaux routiers et publicitaires, de centres commerciaux criards et d'économie parallèle, c'est apprendre le monde dans l'éloignement le plus radical du milieu naturel, c'est n'avoir d'existence que médiatisée. Or, l'enfant, anthropologiquement, cherche à se jauger, à s'évaluer, l'adolescent met à l'épreuve sa volonté enfantine de toute puissance, et il le fait, non pas en se heurtant à la nature, mais obligatoirement en se confrontant à de l'humain, à du déjà-construit. A-t-on pensé, pire encore, que ce modèle-là, est désormais, par le jeu des médias, de la toute-puissance télévisuelle d'abord, informatique ensuite, le modèle dominant désormais ?