jeudi 8 mars 2007

Le mystère de la pyramide plate....

Il est des moments, parfois longs, parfois durables, de métaphore dominante.
La métaphore mécanique porta l'Europe intellectuelle entre XVIe et XIXe siècle. Puis la métaphore biologique lui succéda. Le monde, ou l'homme, ou la politique, ou toute sorte de choses cessa d'être pensé comme une machine, pour être pensé comme une cellule, un tissu, un cerveau... Informatique aidant, serions-nous en période de glissement métaphorique ? Le "plat" - j'entends non le contenant, mais la platitude - tendrait-il à devenir la métaphore dominante ? Après la résurgence de la "terre plate" version néo-économiste, voici l'entrée en scène de la "pyramide plate", version trentenaire.
Qu'est-ce qu'une pyramide plate ? Rien, bien sûr. Un tas. Prenez une pyramide, applatissez-là, vous obtenez au mieux une ligne, au pire un tas. Or, là serait le must, le nouveau, la révolution : "La vieille hiérarchie joyeusement pyramidale a fait place à des organisations tellement plus plates qui conviennent mieux à ceux qui préfèrent les expériences latérales à l'empilement des responsabilités. Aux âmes bien nées"... Nous serions donc, selon le Nouvel économiste qui consacre un dossier à cette question ("Le pouvoir de Bridget Jones", n° 1376, du 22 au 28 février 2007) , dans une sorte de mai 68 rampant, non celui du "flower power", mais celui du "courriel power". Le nouvel Homme révolté aurait non plus la barbe et les cheveux longs mais la cravate ou le foulard et le chic BCBG des "jeunes actifs", ces trentenaires, nés sous le signe du chômage et du sida, qui "pensent en euros, possédent un logiciel multiculturel et international, sontcertes capables de s'adonner au cocooning chez papa/maman, mais pouvent partir quelques jours à Sydney". Et le journal de conclure : "la rupture générationnelle est consommée".
Rassurez-vous : tous ces jeunes gens interrogés ne sont ni black, ni beurs. Ils sont blancs, filles ou garçons, directeur de rédaction à l'Express, fondateur de sites internet, rédacteur de régie publicitaire sur internet; ils ont fait HEC, l'ESSEC, Normale... Et, ils piaffent à l'idée de faire mieux que leurs ainés, il piaffent d'impatience de mettre le monde à leur image. D'en faire un monde plat, donc, "où l'on préfère la hiérarchie des talents à celle des galons", où ce que l'on met en oeuvre, ce sont des réseaux sociaux, un monde jeune dirigé par des jeunes, où les "liens de pouvoir sont partiellement atténués par la proximité d'âge, d'expérience et de goûts ou de choix de vie". Tout est dans le partiellement bien sûr,puisque d'expérience, il y a une, donnée pour fondamentale, pour structurante,celle de l'internet : "nous sommes une génération qui n'a jamais travaillé avant l'arrivée de l'e-mail". Avec pour conséquence de cette révolution technique : "un management ...plutôt "fraternaliste""; "la pyramide est plate, ce qui induit unmode de communication largement transversal. C'est une vraie rupture managériale."
Et, dans un pays où 25% d'une classe d'âge - celle des "vingtenaires" - mais le mot n'existe pas, est au chômage..., où le prolétarait intellectuel fait rage, où 50% des étudiants payent leurs études à coup de petits boulots, un jeune normalien affirme : "Je n'ai pas vraiment perçu de perpespectives bouchées par un plafond de verre en raison de mon âge..." Tiens donc... Ce monde serait-il aussi plat que l'usage managerial du courriel le laisserait croire ?
Mais n'allons pas faire la fine bouche : il est réjouissant, après tout, de voir que nos cadres supérieurs trentenaires sont pleins d'optimisme et désireux d'en découdre. Le problème serait plutôt dans la vision fantasmée et somme toute très enfantine de l'histoire immédiate qu'ils véhiculent : ce monde de rêve qu'auraient vécu les actuels "quinquas" : pas de guerre, les trente glorieuses, pas de sidas, Woodstock, Katmandou, etc. - qui sonne comme un paradis perdu ...
Voilà qui dénote une grande méconnaissance de l'histoire et du fonctionnement de l'économie.
Petit rappel historique donc, à l'intention de ces anciens élèves de Grandes Ecoles, à l'intention aussi du Nouvel économiste, qui nous sert tous ces propos sans le moindre recul : la période 44-54, où les Trente glorieuses étaient à venir, fut celle de la récupération, de la reconstruction d'une France totalement dévastée physiquement, très abîmée moralement suite à l'occupation, aux dénonciations, aux déportations, au STO, à l'emprisonnement des soldats en Allemagne. La période 54-74, appelée "Trente Glorieuses" par J. Fourastié, le fut, certes pour l'économie, qui connut un taux de croissance prodigieux, mais pour les hommes et le femmes qui le vécurent au quotidien... ce fut le temps de l'exode rural massif, des campagnes vidées brutalement de leurs habitants - un livre célèbre fut alors "Paris et le désert français" , de la crise du logement, de la vie nouvelle dans les "cages à lapin", de l'apprentissage de la vie en ville, sans infrastructure souvent, les Universités dans la boue, sans parking, sans transports en commun. Pour les hommes, et pour tout le monde, ce fut la décolonisation, l'Indochine, la guerre d'Algérie, l'OAS, la peur, l'arrivée des pieds noirs... L'explosition de 68 ne fut pas une crise de gosses de riches, mais la protestation générale face à excès de déstabilisation que ne compensaient pas complètement les intangibles épaules du général de Gaulle...
La première grande rupture, ce fut à ce moment. La seconde fut la désindustrialisation qui débuta de manière irrépréssible dans les années 80. Or, toute rupture est déstabilisante... Le prix à payer fut l'acculturation, le déracinement général - puis, la crise venue, et avec elle, la désindustrialisation massive qui s'achève aujourd'hui, la survalorisation patrimoniale et mémorielle... Voilà ce qu'on connut les quinquas, voilà leur expérience... Une expérience sociale, politique, économique majeure et marquante - dont les énarques et les journalistes qui nous gouvernent refusent de prendre la mesure. Une expérience qui n'a rien de plat, il est vrai, mais qui peut être utile, à condition qu'elle soit reconnue pour telle.
Petit rappel d'histoire économique aussi, dédaignée plus encore que le reste : ces jeunes hommes, et ces jeunes femmes, chefs d'entreprise ou de rédaction, comment ne pas voir qu'ils sont au début d'une aventure entrepreneuriale ? Ils ressemblent étrangement, le jeunisme en moins, à ces pionniers du secteur automobile, qui au début du XXe siècle plaidaient pareillement pour le réseau, l'absence de hiérarchie et ce qu'ils appelaient la "démocratie industrielle"... La techno-économie des services débute, tout simplement, et, comme tout secteur émergent, use de "business models" différents des secteurs en maturité. Cela ne préjuge en rien de la suite... sauf à vouloir faire d'un moment économique, un modèle de développement, voire, pire, un modèle politique. Mais alors, que faire du "plat" ?
Tout bien considéré, Bridget Jones n'est pas Fontenelle...