jeudi 16 août 2007

Lire LU. Le patrimoine du petit beurre

Musardant à Nantes, en l'attente d'un départ, je me laisse tenter - enfin ! - par le LU. Une usine à Nantes, publié dans la collection "Images du Patrimoine" de l'Inventaire.
Quelques pages de textes, que l'on doit à la plume vive de Jean-Louis Kerouanton, et des images, beaucoup d'images, puisées principalement dans la collection de l'Inventaire et dans le fonds Lefebvre-Utile du Musée du Château des Ducs de Bretagne. Parmi elles, remarquables, les gouaches d'Albert Brennet, célébrissime peintre de la marine… et du travail, au demeurant ami de Mathurin Méheut, grand maître du genre, représentant les étapes de la fabrication dans le milieu des années 50. Voilà du bel ouvrage, incontestablement, sur un lieu mythique, éponyme presque de Nantes désormais, l'usine LU et sa tour, du nom du plus célèbre biscuit de France.

Cent ans et plus de petit beurre - il est né en 1886; un capital foncier intelligemment déployé sur les rives citadines de la Loire ; un travail incessant pour enrichir son capital symbolique ; une entreprise qui monta en puissance en vendant boudoirs et biscuits à contre-cycle tandis que le pays plongeait dans une crise économique profonde et sut maintenir sa place et son sens de la marque, voilà qui méritait et obtint réhabilitation. Entre 1998 et 2000, l'ancienne usine LU devint le "Lieu Unique" et demeura branchée, culturellement cette fois. La ville y a gagné en identité - avec le château des Ducs qui fait face : la Bretagne et l'industrie- ce qu'elle a perdu dans le comblement des canaux. Reste en chantier, celui de l'Atlantique…

Mais le livre ? Il répond imperturbablement aux lois du genre, de ce genre qu'a concocté l'Inventaire pour sa collection phare : des documents, des documents, encore des documents, dessins, photographies, illustrations. Le patrimoine iconographique de l'entreprise est abondamment mis à contribution et chaque illustration est commentée. On restitue ses couleurs aux murs de l'usine, ce qui est très bien. On montre beaucoup; on décrit largement et conséquemment. Mais on ne démontre pas. On ne construit pas d'Histoire, on s'arrête à la chronologie. Le propos n'est pas là. On fournit des documents à qui, lecteur ou chercheur, voudrait en savoir plus, construire une synthèse. Le but ? Etre beau, être nécessaire. Contrairement au titre qu'elle se donne, la collection Images du Patrimoine tient plus de l'archéologie - archéologie industrielle en l'occurrence, que de l'analyse patrimoniale.

On remerciera donc Jean-Louis Kerouanton, rédacteur avisé et fin connaisseurs des réalités patrimoniales, des discrètes mise à distance qu'il glisse ici et là, par exemple lorsqu'il interroge les gestes ouvriers -bien plus figés d'ailleurs sur les photos où les ouvriers et ouvrières posent, que sur les splendides gouaches d'Albert Brennet, prises sur le vif - et pas seulement l'ordonnancement du bâti; ou lorsqu'il met à distance, à défaut de l'analyser, le patrimoine iconographique de l'entreprise. Mettre l'accent sur l'énergie - et l'argent - dépensés pour valoriser l'image de l'entreprise, et dans cette veine, placer en exergue les recommandations de Louis Lefebvre-Utile sur la manière de photographier son usine pour l'exposition internationale de 1937, c'est montrer à coup sûr que l'on ne saurait être dupes du lissage photographique et des réalités qu'occultait l'objectif...

Patrimoine industriel, l'usine LU est un monument du patrimoine nantais, s'il en est, sous tous ses aspects. Pourquoi donc se priver donc ? Rêvons, avec l'auteur peut-être, au-delà de cet ouvrage, à ce que devrait être tout ouvrage traitant de patrimoine de cette importance pour qu'il trouve place entre mémoire et histoire, qu'il favorise également le travail affectif de la mémoire individuelle et collective, privée et publique, et le travail, intellectuel, de la construction historique. Il serait plus épais, certes, mais les spécialistes savent qu'au Portugal, en Espagne, en Italie, au Québec - partout sauf en France ?- les éditeurs ne manquent pas pour cette sorte d'ouvrage. Et on y trouverait :

  • bien sûr une analyse du bâti et de son histoire - celle-là même qui est faite;
  • une présentation du patrimoine technique de l'entreprise, envisagé cette fois dans son ensemble et pas seulement limité aux machines. Car, pas plus que le patrimoine industriel ne se limite aux murs, le patrimoine technique ne se limite aux machines. Le cerner, c'est détecter et comprendre les processus d'apprentissage, de transmission; c'est poser la question des identités professionnelles, des cultures techniques. Il est dommage, ici, précisément, que la durée des techniques aient été perçues uniquement de manière statique : "les gestes restent les mêmes ", remarque souvent revenue dans les commentaires, et non de manière dynamique, en termes, par exemple, de continuité dans l'apprentissage, indispensable pour une régularité productive, et le maintien auprès du client, d'un goût typé et faisant référence… Mais cela renvoie inévitablement à l'ethnologie, aux interviews d'acteurs: ouvriers, ingénieurs, cadres, directeurs, clients.
  • Une réflexion sur la constitution de la patrimonialité entrepreneuriale : un dépôt en musée n'est pas si banal que l'on puisse le négliger. Quelles en sont les raisons ? Pourquoi ne pas engager la réflexion en termes d'évergétisme ?
  • Un présentation générale du complexe technique : l'entreprise dans sa dynamique productive : le sucre, la farine, les œufs, les amandes, les noisettes, les pistaches, les boites, le papier d'emballage… En 1889, l'usine consommait 6500 œufs par jour. Qu'en était-il au plus fort de la production de biscuits à Nantes ? Comment achetait-on ces œufs ? Comment circulaient-ils ? A-t-on quelque part écrit sur l'impact du développement de la biscuiterie nantaise sur cette production dans la région ? Et l'impact sur la laiterie, qui s'industrialisa en Bretagne à l'orée du Xxe siècle ?
  • Enfin un positionnement de l'entreprise dans la ville. Un peu de géographie historique ne saurait nuire : L'ouvrage offre une très belle analyse du site. Mais la situation… pourtant largement évoquées dans les illustrations concoctées à but de marketing ? Le biscuit roulait-il en voiture, en train ? Avait-on des cargaisons de Petit LU ? Naviguait-il sur la Loire ? En mer, à côté du mauvais biscuit des marins? Et là, encore, quel impact sur l'histoire de Nantes ?
J'arrête là cette réflexion, qui renvoie moins à LU, plutôt bien loti on l'a compris, qu'à la compréhension de la notion de patrimoine industriel. Placer l'industrie en patrimoine, non plus privé, mais collectif, ne se subsume ni dans la monumentalisation, ni dans la muséification. Une ex-usine n'est pas en soi un monument laissé là in memoriam. La patrimonialisation implique une relation à l'identité d'un lieu, d'une ville, d'un quartier; aux identités professionnelles, à la culture active et passive, à l'impact, à la trace laissée dans le paysage matériel et dans le paysage mental des collectivités... C'est dire combien la notion implique la responsabilité... passée autant qu'à venir - tandis que changent les acteurs et que se modifient les financements...
Bibliographie :
Kerouanton, Jean-Louis, Denis Pillet, and Bernard Renoux. LU: une usine à Nantes. Images du patrimoine, 188. Nantes: Inventaire général, 1999
Kerouanton, Jean-Louis, et al. La construction navale en Basse-Loire, Loire-Atlantique. [Nantes]: Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, 1992
Kerouanton, Jean-Louis, Yves Le Maître, and Denis Pillet. Cordemais en Estuaire (Loire-Atlantique). Itinéraires du patrimoine, 104. [S.l.]: Association pour le développement de l'Inventaire général, 1996