samedi 29 mars 2008

Les TICE, agents d'une nouvelle "écologie de la connaissance" ?



Je voudrais ici m'appesantir sur l'usage des TICE par le chercheur. Utiliser l'informatique fait partie désormais de notre métier : notre entrée en TICE s'est faite de deux manières : l'aide à la publication d'une part, le courriel d’autre part. L'ordinateur nous a dégagés des tâches fastidieuses qui étaient notre quotidien dans l'élaboration scientifique et la mise en forme de nos textes : traitements des données quantitatives; reprise des textes après saisie; grâce à lui nous avons bénéficié d'une souplesse nouvelle dans la réalisation de l'apparat critique, la pagination, la justification, la réalisation d'index et de tables de matières; enfin, la relation texte-image nous est devenue directement accessible. Puis, forts de la maîtrise du clavier, nous avons découvert les joies – et les dangers - de l'échange quasi-instantané, du dialogue hors espace si ce n'est totalement hors temps. Bien avant leur adoption dans l'entreprise, PAO et courrier électronique sont devenus des outils courants, indispensables même. Et voilà maintenant que nous apprenons chaque jour un peu plus à travailler avec les bibliothèques virtuelles que mettent à nos dispositions un nombre grandissant d'universités du monde entier.

Paradoxalement, cet engouement ne va pas jusqu'à la mise en ligne, de nos propres travaux. Certes la mise en ligne de revues électroniques augmente visiblement chaque jour un peu plus - je pense bien sûr au travail remarquable de Marin Dacos dans et autour de Calenda et revues.org, et nous avons appris, mi-forcés, mi-consentants, à mettre nos textes sur HAL, le site d'hyper-archives en ligne du CNRS. Mais il n'existe pas, en France, de forums, de liste de discussions entre chercheurs, du moins en Histoire, à l'instar de la très célèbre et très pratiquée H-France modérée aux Etats-Unis, et des très nombreuses listes qui regroupent les chercheurs d'un domaine et qui leur sert de "café de recherche". La seule véritable liste de discussion en Histoire que je connaisse en France, est celle des Clionautes, la liste des professeurs d'Histoire et Géographie enseignant en collèges et lycées. Quant aux listes d'origine universitaire, je pense en particulier à Athena, à la naissance de laquelle j'ai participé, il est plus pertinent de les qualifier de "e-vitrines", de listes d'information que de listes d'échanges entre chercheurs. L'usage des sites personnels et autres blogs est confidentielle dans notre profession, et, pour tout dire, entachée de suspicion. Quoique nous soyons un certain nombre à utiliser wikipedia, voire à participer à son écriture, il n'est en aucun cas, question de wiki. Et les facilités que procurent Google Docs, en dépit de toutes les facilités offertes pour la rédaction d'un texte commun, demeurent l'apanage de quelques happy few. On voit où gît le paradoxe : tandis que nous pratiquons chaque jour un peu plus la consultation en ligne des textes scientifiques, anciens et actuels, nous refusons majoritairement, la propre mise en ligne de nos textes ! Ou alors au compte-goutte. Il en résulte une distorsion considérable dans le savoir disponible en ligne, au profit bien sûr des textes proposés par les communautés de chercheurs en sciences sociales habitués à travailler en "open science", au premier chef les Etats-Unis et le Québec. Réjouissons-nous de voir un pays francophone au rang des diffuseurs de textes scientifiques actuels en ligne. Mais pourquoi, nous européens, vouloir à tout prix conférer à nos textes le sceau de la confidentialité ?

La réponse la plus fréquemment exprimée est la peur du pillage, du vol de nos idées. Il est relativement aisé, en réplique, de faire observer que le pillage n'est pas né avec internet, qu'au contraire, la mise en ligne accroît la visibilité du pillage et le rend donc plus malaisé. Il est singulier aussi de voir des chercheurs mettre en balance éthique professionnelle et moyens techniques : refuser l'accès de tous à ses textes, ce que procure la mise en ligne, au motif que cela accroît le risque de plagiat, c'est considérer, in petto, que la seule possibilité de limiter le plagiat dans le domaine des sciences humaines et sociales, n'est pas l'éthos du chercheur, mais tout simplement, la technique qui le limite et le contraint... Je ne basculerai pas, en réponse, dans un quelconque optimisme, sans considérer ce que je sais de la relation à l'innovation : La crainte, le repli sont des réflexes habituels dans tout groupe humain confronté à l'innovation. Or, la mise en ligne des textes sur le web est une innovation qui provoque une rupture dans l'habitus du chercheur. Qui plus est, en France, ce réflexe est exacerbé de deux manières : pour petite partie par le repli intra-période que connaît actuellement la discipline historique; pour très grande partie, sur cette idée, structurante chez nous, que la recherche est d'abord le fait d'individus. Il est frappant de constater en regard que la structure de la recherche en sciences sociales aux Etats-Unis, repose sur la communauté dans laquelle s'insère le chercheur. Avec pour effet, les très longues déclinaisons de bibliographies en tête d'article qui inscrivent l'écriture singulière dans une historiographie; et pour résultat, le succès des listes de diffusion, qui sont, par excellence, le domaine de l'expression scientifique communautaire. Facteur aggravant pour la recherche française : le contexte culturel diffère. Pour avoir été le lieu de la genèse et du développement de la culture internet : théorie des systèmes, hypertexte, www, copyleft, licence GPL, l'Amérique du Nord, Etats-Unis et Canada confondus, offrent aux chercheurs, l'environnement conceptuel, cognitif et juridique indispensable à la maîtrise de l'outil. En regard, la science historique en France, que je prends ici pour exemple, ne dispose pas de la masse critique, tant conceptuelle qu'en nombre de chercheurs e-publiants, qui lui permettrait de modifier ses représentations en outrepassant les craintes. Je ne sais pas, ici, ce qu'il faut attendre, de la prise en compte à terme, du « facteur H », par les organismes d'évaluation de la recherche.



Mais parlons innovation :

il est assez courant de comparer Internet à Gutenberg. La comparaison est sensée. Internet modifie l'environnement cognitif, comme l'imprimerie a modifié l'environnement cognitif des européens à l'orée de ce que nous appelons les Temps modernes. En route donc, vers une néo-modernité ? Oui, à condition de comprendre deux éléments essentiels : 1) l'invention de l'imprimerie n'a eu d'impact qu'autant que la société était préparée à la recevoir. Et cela a pris la forme de deux révolutions, deux révolutions : celle, silencieuse à tous égards , qualifiée de "révolution scribale, "qui a touché les modalités de lecture avec le passage graduel de la lecture orale à la fréquentations silencieuse des livres; elle prit son essor au XIIe siècle, après que l'habitude se fut prise entre VIIIe et XIIIe siècle de séparer les mots dans la copie des manuscrits latins (Elena Llamas Pombo); celle, très matérielle et économique, qui consista à remplacer le parchemin par le papier, et qui intervint à partir du XIIe siècle; 2) L'essor du livre imprimé au XVIe siècle s'est accompagné d'un immense projet intellectuel, qui fut de "réduire en art", d'analyser et de coucher par écrit, de manière méthodique les multiples champs de l'activité humaine, de manière à en accroître l'efficacité, et à les rendre "inoubliables" c’est-à-dire accessibles aux générations futures. Si l'on revient, muni de ses enseignements, vers la révolution internet, qu'observe-t-on ? 1) aucun marketing n'a imposé internet à la communauté des chercheurs et des enseignants-chercheurs en France : courrier électronique et recherche en ligne, PAO se sont développés parce qu'ils correspondaient à un besoin. La communauté scientifique était prête à recevoir la nouveauté; sans doute, confusément, elle l'espérait. Plus largement, l'esprit "postmoderne" au nom duquel chacun se sent capable de tout, être son propre auteur, être son propre interprète, son propre éditeur, , a ouvert la voie autant sinon plus que le marketing à l'incommensurable succès d'internet; 2) en regard, pour ce qui est du grand projet intellectuel, force est de constater qu’il est né aux Amériques : hypertexte, open publishing, open archives viennent du nouveau monde. Nous autres, l'analysons avec distance (P. Flichy); ou le réduisons à la mise en ligne de base de données. En d’autres termes, dans notre philosophie – ou notre idéologie spontanée – où plongent les racines de la résistance à la mise en ligne, internet est inconsciemment suspect parce que : 1) d’origine américaine ; 2) à l’interface de l’espace public et de l’entreprise ; 3) et qu’elle s’oppose à notre habitus de chercheur privilégiant l’individualité.

Parviendra-t-on, par nos résistances, à endiguer la vague de fond ? N’est-il pas préférable, à l’inverse, de franchir le pas en toute conscience, et, forts de nos compétences, d'observer et d'analyser ce vers quoi conduit la mise en ligne ? Autant que j'ai pu l'observer par ce que j'ai moi-même expérimenté : sites webs, personnel et institutionnel, blog, podcast, côté pile, les TICE constitue un formidable outil informatif, dont nous ne pouvons nous passer. TICE et WWW favorisent l'élargissement sans pareil de l'information - information dont il est bon de rappeler toutefois, qu'elle n'est pas la connaissance, mais la mise à disposition des connaissances. C'est donc aussi un outil d'aide à l'interprétation, un outil de traitement de l'information. Côté face : cette modification de notre environnement cognitif, je pense au « clic », modifie notre approche cognitive : manifestement, nous n'écrivons plus et nous ne lisons plus de la même manière. L'écriture de blog, par exemple, rapproche l'œuvre scientifique de l'œuvre d'art, en y introduisant l'affect, la pensée intermédiaire, l'expérience de pensée, l'esquisse. Elle interroge la relation texte/image. Et le blog donne à voir parfois cruellement la dissymétrie auteur/lecteur, l'impossible dialogue. Plus généralement, le texte électronique est d'abord appréhendé visuellement, presque comme une image. Il est moins perçu pour lui-même que pour le chemin où il nous mène, par renvois, par association. C'est une lecture elliptique, une lecture en cascade, par sauts, un butinage. Que devient l'effort de mémoire dans la lecture virtuelle ? ... Mémoire, dont on sait historiquement qu’elle est le fondement de l'invention ? Que devient la preuve dans une approche cognitive qui néglige la démonstration, le raisonnement ? La lecture virtuelle accroît le desserrement de l'ordonnancement logique. Il s'y déploie une recherche de preuve par le clic, à partir d'une démonstration antérieurement constituée, mais négligée parce que perçue comme une donne fondamentale. Le lecteur "virtuel" donne à ce qu'il lit l'aura de la chose écrite, tout en évacuant ce qui la constitue.

Attention toutefois : j’insiste sur le fait que cette manière de lire n'est pas induite par support électronique : elle lui préexiste. Cela fait dix ans et plus que nous voyons les étudiants délaisser la démonstration pour l'information, mettre en avant la lecture par index ou par mots clés aux dépens de la compréhension du raisonnement. Les TICE exacerbent cette relation au texte écrit, qu'ont sans doute induite l'accélération du temps et la multiplication des données disponibles. On comprend dès lors qu’il est aisé de confondre le mal et l’objet technique qui le représente. Et du coup se dévoilent les autres racines de la résistance : d’un côté les professeurs quoiqu’ils butinent, se méfient d’un média dont ils savent combien il conforte les étudiants dans leur tendance à l'illustration en lieu et place de la véritable élaboration ; de l’autre les étudiants, qui acceptent les TICE autant qu’elles confortent leur goût pour le butinage, mais redoutent une prise en main qui les obligeraient à aller au-delà, à élaborer.

Or internet n’est pas la prairie où les abeilles font leur miel en paix, ni la forêt où chemin faisant, l'on va ramassant châtaignes et champignons. C’est un média constitué, un média structurant à défaut de paraître structuré. Les deux questions de l'interprète et du référent, complémentaires et fondements de l'approche interprétative, bougent sous nos yeux, une mutation qu'accélèrent les TICE. Voilà, à mon sens, ce qui devrait nous travailler, essentiellement.

Intervention à la Table ronde « Ecologie de la connaissance »

Apprendre et Réussir – Journées numériques de Paris Centre Universités

Université Paris V René Descartes - 28 Mars 2008