dimanche 13 avril 2008

Galilée : l'archive tuerait-elle le génie ?

C'est avec A. Koyré, contre P. Duhem, que n'inaugure une analyse de la pensée de Galilée faisant du Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde, la clé de voûte d'une doctrine unifiée. Contre Duhem, auquel A. Koyré reprochait de ne voir dans l'œuvre galiléenne qu'une "remise en forme de concept physiques et mathématiques en usage depuis le Moyen Age." (F. Chareix, op.cit infra)
L'historiographie galiléenne se divise donc entre les partisans de la radicalité absolue et ceux de la synthèse d'éléments développés avant lui. Se saisissant de la parution récente de trois nouveaux ouvrages, Galilée copernicien de Maurice Clavelin ; Galilée. Le "Dialogue sur les deux grands systèmes du monde" de Marta Spranzi; Galilée. Ecrits coperniciens, de Marta Spranzi et Philippe Hamou, Fabien Chareix, dans un article paru dans l'excellent revue Dix-septième siècle, s'inscrit dans la querelle qu'au demeurant il réduit à un problème de sources. L'argumentaire en effet incorpore désormais les manuscrits, carnets et traités non publiés, l'origine de l'oeuvre en somme, qui donne accès au Galilée élaborant et pas seulement au Galilée exposant.
Aurait-on désormais un Galilée "pur" celui de l'interprétation philosophique" et un Galilée "hybride et mêlé de l'histoire historienne de la science galiléenne", le Galilée de la "trace brouillée de l'archive" ? La pensée de F. Chareix est trop subtile et trop fine pour trancher aussi fermement. : bien évidemment, la pensée de Galilée s'appuyait sur le fond d'une trame historique, et bien évidemment, il sut, et ce fut pour une part son génie, à la fois s'appuyer sur la tradition aristotélicienne et consciemment la subvertir. Et s'il est un point sur lequel l'A. a totalement raison, c'est lorsqu'il qualifie de "positivisme contemporain" l'habitude prise par l'historiographie de n'analyser l'invention et l'évolution des modes de pensées scientifique et, ajouterais-je, technique qu'à l'horizon du social. Oui, la mise en exergue de cette monocausalité, quoiqu'elle donne l'image de la complexité du milieu auquel elle se réfère, est bien un un néo-positivisme dans lequel le "social" a pris le relais du "fait" et s'y assimile.
Mais de là à prétendre que "traiter du cas de Galilée comme on le fait avec les moyens ordinaires de l'histoire, où la présence et l'absence de l'archive sont tenues pour des preuves plus importantes que celles qui peuvent être obtenues par l'analyse pure des concepts, de leurs conditions de possibilité et de leurs parentés ou affinités logiques, dès lors donc que c'est la lettre qui prévaut sur l'esprit, il devient possible d'étayer une thèse telle que celle qui consiste à ne considérer la naissance réelle du copernicianisme de Galilée qu'à partir de 1610...", il y a un pas que l'auteur franchit inconsidérément. Que fait-il, en effet, par une telle affirmation, si ce n'est invalider d'un trait de plume toute démarche historique ?
L'épistémologue serait-il pris dans les rets d'une épistémologie repliée sur elle-même ? Comment expliquer autrement qu'on puisse confondre entre l'archive, trace des modalités de construction d'une pensée, et son interprétation ? L'archive est certes la condition de la connaissance historique, mais pas celle de son élaboration, autrement plus complexe. La philosophie ne vaudrait-elle que d'être une mathématique refoulée ? Comment interpréter autrement cette vision d'une science historique limitée au factuel de l'archive ? Sans doute F. Chareix n'a t-il pas lu Lucien Febvre qui dans les années 1930 déjà, s'insurgeait contre cette vision de l'archive comme "un grenier à faits". Enfin, au plan strict de la logique, peut-on envisager qu'on puisse en présence de l'archive, savoir ce qui en est absent ?
Alors, qu'apprend l'histoire sur la radicalité absolue ? Répondons brutalement, exagérément : qu'elle n'existe pas, sauf à se placer à l'échelle du divin, donc à sortir de l'histoire. 1) L'innovation, fût-elle de pensée, est par définition une hybridation. Toute radicalité s'appuie sur une antériorité dans laquelle elle s'insère et contre laquelle elle se définit. En l'occurrence, Copernic a précédé Galilée. 2) Pour être recevable, la radicalité suppose un minimum de consensus intellectuel, un minimum de "savoirs partagés". Qui existaient en l'occurence : rôle de l'expérience, primat de la méthode, prise de conscience de l'inexorabilité de la nature - fruit du travail de reconsidération des savoirs entrepris avec l'arrivée de l'imprimerie. Mais lui, osa conférer à ces savoirs partagés, un caractère de vérité absolue; il pensa et proposa les moyens d'y parvenir, et il s'y attacha, depuis Le Mechanice de 1597-1598 jusqu'aux Discorsi e Dimonstrazioni matematiche intorno a due scienze attenanti alla mecanica ed i movimenti locali, le Discours sur les sciences nouvelles, rédigé entre 1636 et 1638, qu'il considérait son grand œuvre. 3) La radicalité s'évalue moins en elle-même qu'à ses effets. En l'occurrence, ils furent ravageurs : le savant invalidait l'Eglise dans l'interprétation du monde - et nul ne put les arrêter, Eglise comprise. Il lui en coûta d'assumer la querelle de l'interprète.

Bibliographie :
Chareix F., « L'archive et le système. », Dix-septième siècle, 2006/3, n° 232, p. 523-528
Clavelin Maurice, Galilée copernicien, Albin Michel, 2004
Clavelin Maurice, La philosophie naturelle de Galilée, Paris PUF 1968, rééd. Albin Michel 1996
Spranzi Marta, Hamou Philippe, Galilée. Ecrits Coperniciens, Paris, Le livre de poche, 2004
Vérin Hélène , « Un lecteur intéressant », Cahiers de Science et Vie, Dossier Galilée, n°61, février 2001, p. 68-71
Büttner Jochen, Damerow Peter, Renn Jürgen, "Tracs of invisible giants : Shared Knowledge in Galileo's unpublished treatises, in J. Montesinos et C. Solis (ed.), Largo campo di filosofare, Eurosymposium Galileo 2001, Orotava, Fundaciun Canaria Orotava de la Historia de la Ciencia, 2001, p. 183-201