dimanche 20 avril 2008

économie et patrimoine industriel : une conquête

Le patrimoine industriel comme vecteur de la reconquête économique, Marina Gasnier, Pierre Lamard (dir.) : voilà une publication, modeste mais intéressante, parce qu'elle fait voir de l'état actuel du patrimoine industriel . Deux approches, deux moments plutôt des études patrimoniales, s'y juxtaposent en effet. Avec, à l'origine, deux journées d'études organisées par les laboratoires Récits et Cresat, la première sur les friches industrielles, et la seconde, celle-ci sur la reconversion. Le but ? "poursuivre la réflexion entre théoriciens et praticiens..., affiner la problématique et participer de manière aussi pragmatique que possible au débat sur les questions de réhabilitation axées sur un créneau particulier." Le lecteur d'emblée s'interroge : peut-on envisager conjointement le pragmatisme de l'action et la réflexion théorique, sans poser la question de leur articulation ? Marina Gasnier, dans une introduction fort intelligente, résume clairement le problème : "il semble peu crédible à long terme de militer en faveur de la requalification du patrimoine industriel sans encourager et développer les rapports public/privé" (p. 16) et évoque, à propos du débat vif qui a suivi l'intervention de J.-C. Landwerlin, architecte et aménageur "la complexité latente, voire la crispation qui peut exister entre théoriciens et praticiens, et la difficulté de dépasser une certaine cristallisation, un figement des positions respectives" (p. 17) La table des matières confirme l'orientation affichée de pragmatisme, le refus de la "sacralisation patrimoniale" et de la réduction patrimoniale au muséal : sur les 14 interventions, 12 sont consacrées à des études de cas, présentation ou analyse : la zone sous-vosgienne (Raphaël Faveraux), la manufacture des tabacs (Paul Smith), le haut-fourneau de Vendresse (René Colinet), l'île de Nantes (Jean-Louis Kerouanton), Grasse (Maogan Chaigneau-Normand), la Ruhr (Monique Chapelle), Gournay-les-Usines (Clarisse Lorieux), la région lyonnaise (Nadine Halitim-Dubois), Cristel (Emmanuel Brugger), Okhra (Sophie Mariot) à quoi s'ajoutent en annexes deux travaux d'élèves-ingénieurs, l'un sur le puits Arthur de Buyer, l'autre sur la filature de laine de Malmerspach, tandis que côté théorie : 2 interventions proposent des analyses globales : "réaffectation économique et sens des lieux" de Bernard André et la conclusion de Louis Bergeron.
Or, ces deux interventions sont particulièrement instructives. Grâce à elles, l'on comprend la généalogie de la question, au sens où l'entendait Lucien Febvre. Bernard André dresse l'état des lieux : le "tout-muséal" a fait long feu. Aucune protection des bâtiments à terme n'est désormais dissociable de nouvelles assignations, de réinvestissements sociaux donc. Avec justesse, ils déclinent les facteurs favorables de reconversion : la structure architecturale des bâtiments conservés, leur localisation, le fait que ce sont le plus souvent des propriétés publiques. Et, avec justesse toujours, d'observer que le plus souvent, reconversion signifie assignation au tertiaire. Historiquement cela a du sens, de fait, puisqu'inéluctablement, nous assistons à l'industrialisation du secteur des services en même temps que le secteur secondaire nous quitte au profit de celui des pays émergents. Mais B. André s'interroge : ces reconversions sont-elles le fruit d'une conscience patrimoniale ? Non, à son sens, puisque, d'une part, ces bâtiments ne bénéficient pour la plupart d'aucune protection par les Monuments Historiques (p. 27); ils valent pour ce qu'ils sont, pour ce qu'ils offrent et non pour ce qu'ils ont été. Non encore, puisque, d'autre part, et cela vaut, y compris pour les bâtiments "protégés", ils sont intérieurement transformés, adaptés à leur nouvelle vocation économique, aux dépens des logiques de métiers qui leur avaient valu leurs agencements premiers. Et que dire, conclut-il du territoire que ces logiques de métiers ordonnaient ? Résumons : ces coquilles vides, désaffectées qu'étaient jusque-là les anciens bâtiments industriels, sont destinées désormais non plus à la démolition comme il était systématique il y a encore dix ans et contre quoi il fallait lutter, mais à la réaffectation. La question de la sauvegarde s'est donc déplacée du bâtiment lui-même vers son contenu et sa signification. Et, par contre-coup, voilà le patrimoine industriel, assigné à de nouvelles complaintes, à de nouvelles récriminations, et comme dessaisi de son objet. Il est clair désormais qu'il ne peut tout entier se muséifier; et quoiqu'il reprenne vie, c'est dans une logique - historique certes, puisque dans le fil de l'évolution que connaît l'économie (Nadine Halatim-Dubois) ; patrimoniale certes, mais en tant que patrimoine foncier, urbain (Clarisse Lorieux); mémorielle : très peu.
Il est frappant de voir cette synthèse prendre si peu en compte les interventions qui suivent. Pourtant, elles fournissent une partie de la réponse : pédagogie (René Colinet, Marina Gasnier), intelligence des lieux (Paul Smith, Jean-Louis Kérouanton, Maogan Chaigneau-Normand), économie culturelle (Monique Chapelle, Sophie Mariot), interaction mémoire/développement économique (Emmanuel Brugger, Clarisse Lorieux). L'ensemble témoigne d'un beau dynamisme et montrent les spécialistes en patrimoine industriel devenir acteurs de l'évolution économique, de l'aménagement du territoire. C'est là, fondamentalement, la signification du titre : contribuer à ce que les réhabilitations se fassent en toute conscience, comprendre que la conscience patrimoniale relève fondamentalement des acteurs et non des institutions - contribuer donc à la connaissance et de la transmission; bref, penser, construire l'ingénierie et l'économie du patrimoine, sachant comme l'observe avec justesse Clarisse Lorieux que la question de la conservation de la mémoire des lieux émergera inévitablement de leur réhabilitation (p. 114). Ce lien entre mémoire des savoir-faire et lieux de leur expression, Emmanuel Brugger, directeur général des usines Cristel à Fesches-le-Châtel, leader français des ustensiles de cuisine en inox massif, le met en œuvre en montrant combien les questions du patrimoine privé, celui de l'entrepreneur, du patrimoine technique, ô combien oublié dans cette histoire, celui enfin, du patrimoine public, trace matérielle de l'évolution économique et sociale du pays, sont étroitement liées. Cristel en effet a choisi la restructuration de son site plutôt que le déménagement, parce que "le déménagement du site risquait de voir fuir les personnes les personnes qui ont concouru au redémarrage du site et qui incarnaient le savoir-faire de Cristel... Déménager, c'était risquer de voir à nouveau les forces vives et le savoir faire partir... c'était risquer de se retrouver sur un site neuf certes, mais dépourvu de toute possibilité de produire ou de développer de nouveaux produits par manque de connaissances..." (p. 144). Une leçon - de développement durable...- que devraient méditer les entrepreneurs autant que les administrateurs...
Louis Bergeron, en regard, montre, à son insu, combien l'approche patrimoniale française s'est mal engagée en ses origines : " ce fut une grande victoire du début des années 1980 que de faire entrer le patrimoine industriel dans le champ général du patrimoine architectural de la France" (p. 163). Grande victoire... certes. Mais grand enfermement aussi, dans une approche exclusivement architecturale, aujourd'hui aboutie, désormais réalisée. Aménageurs et architectes s'en sont saisis. Comment dès lors, reprocher cette évolution que l'on réclamait hier ? En incriminant l'institution, cette double lacune qu'il repère en son sein, "de règles administratives qui n'imposent pas rigoureusement des consultations multilatérales préalables...;"; du " contenu et [du] style des formations donc sont issues les administrateurs et les techniciens de l'aménagement" (p. 166). En manière de réponse, l'annexe présente le travail de deux élèves-ingénieurs de l'UTBM. Je suivrai, au final, les promoteurs de ce petit ouvrage : le pragmatisme doit primer. A condition toutefois d'y intégrer la théorie, qui doit bouger, accompagner la pratique, plutôt que chercher à l'endiguer, à la fixer. Le moment est celui de l'expertise et de la gestion, de leur conjonction avec les horizons de la connaissances historique et de la mémoire technique. Un autre terrain, plus ardu que celui du "tout muséal" ou du "tout architectural", et sur lequel tout ou presque, reste à construire. L'ouvrage édité par Pierre Lamard et Marina Gasnier y contribue, sans conteste.

Crédit photographie et sitographie
Grands moulins de Paris :
portfolioPortfolio Michel Derouault, Urbanisme
le site à Nagram
Nantes :
Les Machines de l'Ile, avec photos de l'A.

dimanche 13 avril 2008

Bain lisboète





Galilée : l'archive tuerait-elle le génie ?

C'est avec A. Koyré, contre P. Duhem, que n'inaugure une analyse de la pensée de Galilée faisant du Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde, la clé de voûte d'une doctrine unifiée. Contre Duhem, auquel A. Koyré reprochait de ne voir dans l'œuvre galiléenne qu'une "remise en forme de concept physiques et mathématiques en usage depuis le Moyen Age." (F. Chareix, op.cit infra)
L'historiographie galiléenne se divise donc entre les partisans de la radicalité absolue et ceux de la synthèse d'éléments développés avant lui. Se saisissant de la parution récente de trois nouveaux ouvrages, Galilée copernicien de Maurice Clavelin ; Galilée. Le "Dialogue sur les deux grands systèmes du monde" de Marta Spranzi; Galilée. Ecrits coperniciens, de Marta Spranzi et Philippe Hamou, Fabien Chareix, dans un article paru dans l'excellent revue Dix-septième siècle, s'inscrit dans la querelle qu'au demeurant il réduit à un problème de sources. L'argumentaire en effet incorpore désormais les manuscrits, carnets et traités non publiés, l'origine de l'oeuvre en somme, qui donne accès au Galilée élaborant et pas seulement au Galilée exposant.
Aurait-on désormais un Galilée "pur" celui de l'interprétation philosophique" et un Galilée "hybride et mêlé de l'histoire historienne de la science galiléenne", le Galilée de la "trace brouillée de l'archive" ? La pensée de F. Chareix est trop subtile et trop fine pour trancher aussi fermement. : bien évidemment, la pensée de Galilée s'appuyait sur le fond d'une trame historique, et bien évidemment, il sut, et ce fut pour une part son génie, à la fois s'appuyer sur la tradition aristotélicienne et consciemment la subvertir. Et s'il est un point sur lequel l'A. a totalement raison, c'est lorsqu'il qualifie de "positivisme contemporain" l'habitude prise par l'historiographie de n'analyser l'invention et l'évolution des modes de pensées scientifique et, ajouterais-je, technique qu'à l'horizon du social. Oui, la mise en exergue de cette monocausalité, quoiqu'elle donne l'image de la complexité du milieu auquel elle se réfère, est bien un un néo-positivisme dans lequel le "social" a pris le relais du "fait" et s'y assimile.
Mais de là à prétendre que "traiter du cas de Galilée comme on le fait avec les moyens ordinaires de l'histoire, où la présence et l'absence de l'archive sont tenues pour des preuves plus importantes que celles qui peuvent être obtenues par l'analyse pure des concepts, de leurs conditions de possibilité et de leurs parentés ou affinités logiques, dès lors donc que c'est la lettre qui prévaut sur l'esprit, il devient possible d'étayer une thèse telle que celle qui consiste à ne considérer la naissance réelle du copernicianisme de Galilée qu'à partir de 1610...", il y a un pas que l'auteur franchit inconsidérément. Que fait-il, en effet, par une telle affirmation, si ce n'est invalider d'un trait de plume toute démarche historique ?
L'épistémologue serait-il pris dans les rets d'une épistémologie repliée sur elle-même ? Comment expliquer autrement qu'on puisse confondre entre l'archive, trace des modalités de construction d'une pensée, et son interprétation ? L'archive est certes la condition de la connaissance historique, mais pas celle de son élaboration, autrement plus complexe. La philosophie ne vaudrait-elle que d'être une mathématique refoulée ? Comment interpréter autrement cette vision d'une science historique limitée au factuel de l'archive ? Sans doute F. Chareix n'a t-il pas lu Lucien Febvre qui dans les années 1930 déjà, s'insurgeait contre cette vision de l'archive comme "un grenier à faits". Enfin, au plan strict de la logique, peut-on envisager qu'on puisse en présence de l'archive, savoir ce qui en est absent ?
Alors, qu'apprend l'histoire sur la radicalité absolue ? Répondons brutalement, exagérément : qu'elle n'existe pas, sauf à se placer à l'échelle du divin, donc à sortir de l'histoire. 1) L'innovation, fût-elle de pensée, est par définition une hybridation. Toute radicalité s'appuie sur une antériorité dans laquelle elle s'insère et contre laquelle elle se définit. En l'occurrence, Copernic a précédé Galilée. 2) Pour être recevable, la radicalité suppose un minimum de consensus intellectuel, un minimum de "savoirs partagés". Qui existaient en l'occurence : rôle de l'expérience, primat de la méthode, prise de conscience de l'inexorabilité de la nature - fruit du travail de reconsidération des savoirs entrepris avec l'arrivée de l'imprimerie. Mais lui, osa conférer à ces savoirs partagés, un caractère de vérité absolue; il pensa et proposa les moyens d'y parvenir, et il s'y attacha, depuis Le Mechanice de 1597-1598 jusqu'aux Discorsi e Dimonstrazioni matematiche intorno a due scienze attenanti alla mecanica ed i movimenti locali, le Discours sur les sciences nouvelles, rédigé entre 1636 et 1638, qu'il considérait son grand œuvre. 3) La radicalité s'évalue moins en elle-même qu'à ses effets. En l'occurrence, ils furent ravageurs : le savant invalidait l'Eglise dans l'interprétation du monde - et nul ne put les arrêter, Eglise comprise. Il lui en coûta d'assumer la querelle de l'interprète.

Bibliographie :
Chareix F., « L'archive et le système. », Dix-septième siècle, 2006/3, n° 232, p. 523-528
Clavelin Maurice, Galilée copernicien, Albin Michel, 2004
Clavelin Maurice, La philosophie naturelle de Galilée, Paris PUF 1968, rééd. Albin Michel 1996
Spranzi Marta, Hamou Philippe, Galilée. Ecrits Coperniciens, Paris, Le livre de poche, 2004
Vérin Hélène , « Un lecteur intéressant », Cahiers de Science et Vie, Dossier Galilée, n°61, février 2001, p. 68-71
Büttner Jochen, Damerow Peter, Renn Jürgen, "Tracs of invisible giants : Shared Knowledge in Galileo's unpublished treatises, in J. Montesinos et C. Solis (ed.), Largo campo di filosofare, Eurosymposium Galileo 2001, Orotava, Fundaciun Canaria Orotava de la Historia de la Ciencia, 2001, p. 183-201