jeudi 8 avril 2010

De sources et de journalisme...

Souvent les jeunes étudiants-chercheurs, me demandent d’expliquer la différence entre « sources » et bibliographie. Je leur explique que ce n’est pas, contrairement à ce qu’ils croient spontanément, une différence entre « documents manuscrits » et « documents imprimés », ou entre document anciens et documents récents. La différence est à placer dans la manière de traiter de l’information. La bibliographie analyse ; la source est à analyser. La frontière est infime parfois, et, comme Lucien Febvre n’a cessé de le faire observer, cela fait partie du travail de l’historien de faire le partage entre l'un et l'autre et de constituer ses sources.
A preuve cet article très intéressant, trouvé lors d’une recherche autour du terme « technicité ». Son titre  : Technicité intellectuelle et professionnalisme des journalistes. Ses auteurs  : Gérard Cornu, et Denis Ruellan. Il est paru en 1993, il y a presque dix ans donc, dans la revue Réseaux.
Alors source ou bibliographie  ? Bibliographie, si l’on travaille, de fait, par exemple, sur la technicité. Mais source, si on se place d’un point de vue d’histoire du journalisme… et que l’on cherche à comprendre l’extraordinaire dépréciation d’une profession qui fut, historiquement, l’un des piliers de la construction démocratique.
Voici en effet ce qu’on y apprend  :
La rationalisation des pratiques journalistiques a pris son essor dans les années 30. Le mouvement de rationalisation, parti du point aval de la chaîne c'est-à-dire de la diffusion de l’information auprès du public a été le premier moteur d'une réorganisation rationnelle de la production d’information. « Au-delà de l'intuition d'un Hearst ou Pulitzer, se sont développées dans le courant du XXe siècle, les outils de la psychologie sociale et du marketing, qui ont achevé de consolider, mais peut-être aussi de dévoyer, cette fonction de communication devenue la pièce centrale du processus de rationalisation. » Les techniques d'écriture mise au point dans les années 50 ont été largement enseignées dans les écoles de journalisme : étude sur les mécanismes de la lecture et de la mémoire, détermination de la lisibilité des textes, élaboration de règles de règles d'écriture. « Au rapport chronologique entre l'écriture et la lecture s'est substituée un rapport contrôlé ou la finalité de la lecture déterminée donnait les moyens d'une écriture efficace. » Dans le même temps, la chaîne opératoire de la mise à disposition de l’information s’étoffait et se compliquait. Le journaliste, homme de presse, puis de radio, de cinéma, de télévision enfin, devenait un utilisateur de technologie, collaborant avec les technicien de l’imprimerie, du son, de l’image, en régie…, pour mener à bien ce qu’il considérait sa spécificité, la production d’« un sens premier et précaire sur le réel en train de se faire ». Un sens qu’il ne s’agissait plus simplement de donner, mais de donner de manière à être à coup sûr compris, entendu. Telle fut la première forme de technicisation intellectuelle de ce métier, que renforça l’évolution technologique. On eut donc, alors, d’un côté le journaliste envisagé comme un donneur de sens, de l’autre, les techniciens envisagés comme les médiateurs de cette mise à disposition de ce sens.
Le « procédé angulaire » fut l’étape suivante. Ebauchée dans les années trente aux états-Unis (c’est encore la « Story »), elle apparut dans dans les manuels de journalisme dans les années 70 en France. L'angle suppose de choisir un éclairage, un fil conducteur. Par exemple, on décompose le traitement d'un sujet complexe en plusieurs papiers articulés chacun à partir d'un angle différent. Et cela rejaillit sur la composition dans la mesure où il est plus simple d'écrire des textes dont l'effet est prédéfini. En d’autres termes, le processus de rationalisation, de « technicisation de l’écriture » (on aurait dit au XVIe siècle de « réduction en art ») bascula de l'amont vers l'aval. Après avoir essayé de rationaliser la manière de rendre publique la parole, on chercha à rationaliser la manière de se saisir du sens. Fait intéressant, la pratique angulaire anticipe sur la cohérence, elle l’impose en quelque sorte, en partant du postulat que sans cohérence initiale, il ne peut y avoir de lisibilité.
 Le point de vue « angulaire » n’est pas sans poser problème, en particulier pour les enquêtes de terrain, lorsque l'angle se trouve déterminé par la rédaction, avant l’enquête. Outre que cela ne manque pas d’orienter les observations, cela pose un dilemme au journaliste, lorsque, sur le terrain, il découvre des données opposées à l'angle adopté. Les arguments majeurs devinrent la pertinence et l’honnêteté  : à défaut d'être objectif au moins soyons honnêtes. », ce qui traduisait une modification des valeurs au sein d’une profession qui refusait de se considérer comme un vulgaire complément de la chaîne matérielle d'information, et privilégia en réaction la possibilité d'effectuer un choix personnel subjectif entre plusieurs formes de traitement du même réalité. Le nouveau système de valeurs privilégia l’expérience en lieu et place de l'objectivité. Les critères mis en avant pour faire accepter la méthode nous sont biens connus, puisqu’ils fondent le journalisme actuel : accessibilité ; adaptation aux intérêts ou connaissances du public visé ; pertinence et originalité. Il en est résulté un journalisme « soucieux de spécificité plutôt que de représentativité. » Un journalisme de la paraphrase, aussi...
Le piège ne tarda pas à se refermer. Dans les années 80, le nombre de journalistes augmenta et celui des techniciens se réduisit, du fait de l’évolution technologique  : le journalisme absorba la fonction technique par le biais du traitement de texte et de la miniaturisation ; puis, fort de sa maîtrise technique de l’information, amont et aval, il colonisa les territoires neufs de la communication. Les journalistes se mirent à « faire des ménages », c’est-à-dire à animer de faux colloques, à rédiger des rapports d’entreprise, à faire du publi-reportage du journalisme institutionnel etc. Avec, à la clé, une  inversion de la relation information / marketing. Dans les années 30, le marketing se nourrissait des recherches faites par les journalistes pour « faciliter » la réception. Cinquante ans plus tard, les journalistes se transformaient en professionnels du marketing intellectuel et de la communication. Dans le même temps, le journalisme d’opinion poursuivait certes son activité, mais  en se retranchant de plus en plus derrière le point de vue d’ « experts » et d'hommes de science.
Voilà donc, évolution technologique aidant, comment une profession a perdu sa spécificité. C’est ce qu’apprend l’article, à l’aune de l’évolution actuelle, bien qu'il ne l'explique pas. Je m’explique. Pour être journaliste auparavant, il fallait savoir conjuguer une capacité d’ordonnancement de la pensée, à partir de faits bruts, et une capacité à maîtriser une chaîne opératoire technique, celle de la presse, de la radio, de la télévision, etc. ; il fallait savoir dialoguer avec les faits et avec les techniciens et combiner son expression avec les contraintes imposées par ces chaînes opératoires. L’outil informatique a modifié cette réalité en mettant à la portée de tous, la capacité à s'exprimer publiquement. Entre la donnée brute et le public la chaîne opératoire n'a plus de raison d'être. Fin du monopole. L’article montre, malgré lui, comment le journaliste a contribué à l’évolution : en privilégiant la spécificité, l’originalité, la pertinence et l’honnêteté sur l’objectivité, il s’est dépouillé du critère essentiel de différenciation professionnelle, et donné à un public parfaitement au fait de la rhétorique, les outils intellectuels pour user de la révolution informatique… Car, comme chacun sait, la spécificité, l’originalité, la pertinence et l’honnêteté, le « bon sens » disait Descartes, sont les choses du monde les mieux partagées…

Quant aux techniques de communication, elles ne spécifient plus la profession. Ainsi, des deux manières d'envisager le journaliste  : comme un informateur utilisant des moyens techniques ; comme un technicien valorisant des moyens techniques en leur injectant du sens - la première s’est totalement banalisée ; la seconde s’est développée :  la presse gratuite, qu’est-ce si ce n’est un média de marketing auquel on donne un surplus de sens  ?
Il reste l’objectivité…  dont on sait qu’elle est totalement antinomique d’avec le marketing. Et donc, sans valeur marchande…
Les sources sont parfois cruelles…
(Cornu et Ruellan. Technicité intellectuelle et professionnalisme des journalistes. Réseaux (1993) vol. 11 (62) pp. 145-157)
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Sources :
arcweb.archives.gov (USA)
www.persee.fr