samedi 31 janvier 2015

Les savoirs ne circulent pas

Les savoirs ne circulent pas… 
L’idée est choquante, brutale. Elle prend à rebours une décennie de fixation des Sciences humaines et sociales sur cette notion, mais elle est.
Les objets circulent, les hommes circulent, l’argent circule, les informations circulent, les nouvelles circulent, les mythes circulent, les symboles circulent, les idées circulent, les concepts circulent.
Mais les savoirs ne circulent pas. Ni les savoir-faire.
Ils se transmettent ou ils se transfèrent. Ils s’acquièrent et ils se partagent.
Mais il y a internet, me dira-t-on.
Certes. Et il y a les livres, les traités, les dictionnaires, les manuels.
Tous contiennent des savoirs,
et ils sont là pour les transmettre.
Mais ce ne sont pas des atomes ou des briques de savoir en circulation.
Ce sont des outils de transmission et de transfert.
Ils circulent, c’est exact, mais aucun document technique ne transforme un lecteur en technicien, aucun manuel de photographie ne fait d’un lecteur un photographe, aucun manuel de pilotage ne transforme le lecteur en pilote, aucun dictionnaire ne transforme un lecteur en homme de science ou en philosophe.
Non. Ils transportent l’information qui aide à comprendre le savoir, qui aide à le conceptualiser.
Un savoir, un savoir-faire, pour exister, requiert une prise en charge, une saisie intellectuelle et corporelle, un apprentissage, des phases d’expérimentation et de vérification, avant d’être maîtrisé,
Certes, le transfert suppose des outils, des moyens de circulation. Mais l’existence de ces outils ne garantit pas en soi la transmission.
Si tel était le cas, l’apprentissage serait superfétatoire. Apprendre serait inutile.
Lire suffirait. Ou écouter un témoignage. Ou le visionner.
Ce qui n’est pas le cas.
Disposer d’un savoir requiert la mise en oeuvre appropriée de multiples briques cognitives. Ces briques sont intellectuelles, corporelles, culturelles.
Ce n’est pas parce qu’il écoute que l’enfant sait parler. C’est parce qu’il écoute, qu’il entre en dialogue, qu’il pointe du doigt, qu’il reçoit des réactions, positives et négatives, qu’il est corrigé et qu’il se corrige.
Acquérir un savoir ou un savoir-faire, c’est opérer une construction. Cette construction requiert un dispositif spécifique qui implique la rencontre et favorise la rencontre entre ceux qui disposent du savoir et ceux qui souhaitent l’acquérir.
Acquérir un savoir ou un savoir-faire, par apprentissage, par transfert, par transmission implique l’incorporation, l’expérimentation, la vérification, y compris pour les savoirs les plus abstraits. 
En médecine, plusieurs spécialités se préoccupent de la physiologie et de la pathologie sanguine, mais pas de la même manière. Certaines se préoccupent de circulation. c’est la cas de la cardiologie, par exemple. D’autres se préoccupent des multiples transferts que les cellules sanguines autorisent et prennent en charge. C’est le cas de l’hématologie. Analyser les conditions et les modalités de la circulation, est une chose. Analyser les conditions et les modalités de la transmission et des transferts en est une autre.
Il est temps d’oublier la « circulation ». Plus exactement, de la remettre à sa place.
Il y a des autoroutes de l’information.
Mais il n’y a pas d’autoroutes du savoir.
Les hommes, les objets, les mots, les idées, les informations circulent.
Et les hommes transforment les objets, les mots, les idées, les informations. Toutes ces « données » matérielles et immatérielles, ils en font des savoirs et des savoir-faire.
Et il les transmettent… ou pas.  
Il est temps de remettre l’accent sur ce qui rend possible les transferts, la transmission, les apprentissages. Parce qu’en ces temps de rupture technologique, de méga-système technique et d’obsolescence accélérée, nous avons besoin  d’outils pour assurer la soutenabilité technique et culturelle.