dimanche 22 février 2015

Oui à l’histoire imaginante et globalisée

Ce dimanche 22 février, tandis que je peine à l’écriture d’un court texte sur les systèmes CAD/CAM, je me laisse prendre par l’interview de Serge Gruzinski (L’Histoire pour quoi faire ?, Fayard), d’Ivan Jablonka (L’Histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les Sciences sociales, Seuil), de Jérome Garcin (Le Voyant, Gallimard), Lionel Duroy (Echapper, Juliard) et Frédéric Krivine (Un village français). C’est Bibliothèque Médicis de Jean-Pierre Elkabbach, sur Public Sénat.

Elkabbach légèrement moqueur, subtilement ironique interpelle Serge Gruzinski: « Quoi, un historien imagine ? Il ne fait pas que retranscrire ? Il ne fait pas que …  » La phrase se suspend, s'efface... Le journaliste hésite, comme s’il soupesait en parlant le vide du propos.Quoique… Beaucoup, et non des moindres, continue de penser l’histoire comme la collection raisonnée de faits. Opposons leur ce qu’en pensait Robin G. Collingwood.  

Serge Gruzinski fait front, et les autres le suivent. Bien sûr qu’un historien imagine. Et c’est heureux…  Qu’est-ce que l’hypothèse, si ce n’est une manière d’imaginer que l’on éprouve ensuite, que le vérifie ? Ivan Jablonka renchérit. On peut faire des sciences sociales tout en étant écrivain. Et réciproquement. C’est même nécessaire. Il faut reconquérir le public qui s’enfuit. 

Mais la véracité ? leur oppose Lionel Duroy. Faut-il nécessairement confondre littérature et fiction ? rétorque Jablonka. L’histoire est une écriture du réel, une parmi d’autres. Jablonka a raison. 

Serge Gruzinski a raison aussi. L’histoire est indispensable à la compréhension du monde. L’explication du monde,la pédagogie des évènements requiert le récit historique. Elle requiert l’histoire, la vraie, pas cette discussion à bâtons rompus, cet échange de ressenti autour d’un texte ou d’une image que les didacticiens ont imposé dans les salles de classes. Parce toujours le ressentiment accompagne le ressenti. En donnant sens au sentiment, il exacerbe les angoisses. Et les violences.

Les enfants dans les classes ont besoin d’une narration historique, d’une objectivation imaginée du réel; ils ont besoin de récits, d’histoires du passé pour donner du sens au déracinement, à la dénaturation, à la dévalorisation, et donner un futur à la complication de leurs existences.

Oui donc à l’histoire imaginante et globalisée. Je sais, pour le vivre depuis dix ans maintenant, depuis que j’encadre et que je forme des masterants et des doctorants du monde entier, combien l’approche historique européo-centrée (il serait plus exact de dire « franco-centrée ») est insuffisante. Et pire, qu'elle est inopérante. 

Mais une muraille est dressée. La muraille de la science normale. Et c’est une vraie muraille de Chine.

Trente années de pratique universitaire en Histoire des techniques, cette histoire méprisée, détestée parce qu’elle déborde nécessairement des sacro-saintes « périodes » me font douter de la capacité de l'institution historique française à prendre ce tournant épistémologique. Car comment affronter l’enchevêtremnt des temporalités conceptuelles et matérielles qu’implique l’étude historique globale, quand l'analyse est fixée, bornée par des « périodes » venues de l’histoire de France ?? Que tous les « globalistes » se préparent donc à s’entendre dire que ce qu’ils font n’est pas de l’histoire.

Bravo à Serge Gruzinski, bravo à Ivan Jablonka pour ces plaidoyers nécessaires, bravo à Jean-Pierre Elkabbach de les avoir entendus et reçus de si belle manière.